"Pour nos ancêtres, la Grande Bataille du Nord, ou Bataille du Village de l'Ouest, marqua le début d'une nouvelle ère, sombre et tragique. Par bonheur, quelques héros parmi les nobles Anciens surent repousser l'ennemi et guider nos peuples en ces heures sombres. Ils se nommaient, Magus, Williamsky, Hypatia...et ne connaissaient pas la haine."
(Chroniques de l'histoire humaine des temps anciens - fragments)
"Je vais lui arracher les yeux ! hurla Williamsky.
_ Laissez m'en quelques-uns Magus ! beugla le rabbin.
_ Comment ça "quelques-uns" ?! vitupéra le moine. Combien croyez-vous qu'elle en ait ?
_ Qu'est-ce que j'en sais, moi ? répliqua le rabbin, et puis d'abord j'avais compris "cheveux" !
_ Il ne vous restera plus de tête autour des yeux, ni sous les cheveux, quand j'en aurai fini avec vous tous ! cria Hypatia.
_ Ô Muse, tout ceci n'est pas très poétique ! exhala un Carlos l'Angelus à moitié étouffé entre le moine et l'imam.
_ Quand de pareils toqués m'attaquent je sais ranger mes sonnets au placard !
Quel spectacle édifiant !
Victor Vincent haussa les épaules et hocha la tête. Quelques tuiles brulées, deux ou trois blessés, un mot de trop au mauvais moment et le champ de bataille, brièvement déserté, s'était trouvé de nouveaux combattants : de doux agneaux ils s'étaient faits loups féroces. Rien de spectaculaire ni de très efficace, mais un beau crêpage de chignon en règle. Sur certains points, les règles de l'art et de la religion trouvaient donc terrain d'entente dans la discorde. Pas étonnant que les Etres aient rejeté l'un et l'autre dans les méandres de leur histoire oubliée : tout cela ne faisait pas bon ménage et ces innocents pacifistes avaient bien rapidement viré leur cuti en matière de violence...
Pendant ce temps là, le corps inanimé du véritable "héros" gisait près de là, Seven agenouillée à ses côtés. La fillette lança à Victor un regard angoissé.
BANDE DE PROPRES A RIEN INCOMPETENTS !
"Est-ce qu'il va mourir ? demanda la petite fille.
_ Mourir ?? Mais non ! Bien sûr que non ! s'exclama Victor.
OUAAAH CA ME FAIT TROP DE PEINE !!
_ Mais il ne bouge pas du tout, il respire à peine... ajouta-t-elle avec des sanglots dans la voix.
_ Rassure toi, il va très bien. Mais il est au milieu de la chaussée et il faudrait le trainer un peu à l'écart.
Seven sécha ses larmes, retroussa les manches de sa robe et saisit Harvey par les épaules. Victor déposa canne, gants et chapeau noirs sur le rebord d'une fenêtre. "Attends petite, c'est qu'il est lourd cet animal ! Tu ne pourras jamais le déplacer toute seul..." AÏEUUUH !!! Une grimace déforma la jolie frimousse, qui vira au violet, Victor sourit malicieusement, mais lorsque la fillette réussit à soulever l'androïde, son sourire disparut tout net. En quelques ahanements, Harvey se trouva adossé à l'un des murs qu'il avait contribué à sauver, Seven assise à ses côtés.
Les yeux écarquillés et sans ajouter un mot, Victor reprit ses petites affaires. Son attention semblait soudain entièrement focalisée sur la bagarre qui se poursuivait sans donner signe de fatigue. Absorbé par ses pensées, il remarqua distraitement que Seven essayait encore de réveiller son grand ami. PAS LES YEUX ! PAS LES YEUX ! D'un mouvement raide, il se pencha au-dessus du corps inanimé et murmura : "Je me demande si tous les chapitres de cette histoire vont systématiquement s'ouvrir sur l'un de nous deux allongé à terre"… Le corps ridé de l'androïde fut secoué d'un spasme et Seven tourna vers Victor des yeux pleins d'espoir.
"Il est vivant ! s'exclama-t-elle.
L'ART N'EXISTE PAS !!!
_ Bien sûr que oui. Ne te l'ai-je pas promis ? Harvey ne peut pas mourir car c'est un androïde. Comprends-tu ce que cela signifie ?
_ N-non...C'est quoi un nain droïde ?
De peur de vexer Seven, ET DIEU ALORS HEIN !? Victor se retint de rire à sa farce involontaire et pouffa intérieurement. C'est alors qu'il fut renversé par une masse bleue échevelée : c'était le Magus Williamsky ! Couvert de griffures, le vieil homme bleu arborait également un fameux coquart, et sa lèvre inférieure, sanguinolente, pendouillait lamentablement. POETESSE DE MES …. !!!!
"Eh ! Oh ! s'emporta Victor, c'est bientôt fini vos joyeuses festivités ?! Je vous rappelle que vous avez un village à réparer et quelques petits bobos à soigner ! Et puis il y a une enfant ici !
_ Tout est de la faute de ces rebuts de la société ! grogna le Magus.
_ Ces quoi !? Qu'est-ce que c'est encore que cette invention ?
_ Je ne sais pas, avoua le vieil homme, ça m'est venu comme ça mais c'était approprié. Croyez-vous que vos grands amis auraient fait mine de nous donner un coup de main ? Non ! Et au lieu de ça ils se sont mis à chanter et danser !
_ C'est-ce que nous savons faire de mieux, objecta Hypatia !
_ Une belle brochette de fainéants inutiles, oui !
Alors que Victor s'apprêtait à leur monter un tout autre type de brochette, une fine silhouette qui s'était tenue à l'écart de la mêlée approcha doucement, et tous la regardèrent. La jeune Mime opina lentement du chef et, comme par miracle, on crut voir glisser le long de sa joue une larme qu'elle recueillit au creux de ses mains. Puis elle tomba délicatement à genoux sur le sol poussiéreux. Aussitôt, quelque chose se cassa chez ceux qui, une seconde auparavant, se battaient comme des chiffonniers. Se cassa ou se recolla...
"Hem...fit le Magus Williamsky.
_ Heu...marmonna Sappho la Muse.
_ Bien ! ajouta Victor Vincent. A présent que vous êtes tous calmés, essayez de vous entraider un peu et remettez de l'ordre dans ce village !
Il était lui-même un peu honteux d'avoir été à deux doigts de céder à la violence, et voulut remercier la Mime, mais elle était déjà retournée à ses occupations. Plus tard il faudrait qu'il ait une "conversation" avec cette curieuse jeune fille si différente des autres.
_ Dites donc, Mr Williamsky, maintenant que le calme est revenu, j'aurais une question à vous poser !
_ Allez-y, répondit le vieil homme tandis qu'il essayait de se redonner un peu de dignité.
_ Il n'y a pas d'école dans votre village ?? Comment se fait-il qu'une enfant de l'âge de Seven...
_ Nealady, coupa le Magus.
_ C'est cela. Comment se fait-il qu'elle ne sache rien des androïdes ?
_ Des quoi ?? fit le Magus franchement étonné.
_ Des andros IDES ?...risqua une voix.
_ Non-non il a parlé de zandroïdes...fit une autre.
_ Nous avons effectivement une école mais Sev... - je veux dire Nealady - n'est pas la seule à ignorer de quoi vous parlez. Que sont les zandroïdes ?
_ Peut-être le nom a-t-il changé avec le temps, murmura Victor. Les androïdes sont des êtres artificiels créés par les Humains, par vos, nos ancêtres, pour les servir.
Tous les Humains présents échangèrent des regards médusés et interrogateurs. Victor comprit qu'ils s'étaient en quelque sorte trouvé un nouveau point d'accord sur le lit de leur ignorance. Artistes et Religieux paraissaient même écoeurés à la simple évocation de créatures fabriquées. "Voilà qui leur fait finalement un point commun...", songea Victor. Et puis subitement, il lui vint à l'idée de vérifier une dernière petite chose et il tendit négligemment la main au Magus. Celui-ci parut hésiter un court instant mais devant les regards ahuris des autres, il haussa les épaules et serra fermement la main tendue. Tout le monde s'inclina avec déférence puis on s'en alla faire le point sur la situation et s'occuper des blessés.
Victor était toujours là, debout au milieu de la rue. Il se massait la main que le Magus avait serré. Il lui avait fallu des trésors de force intérieure pour ne pas hurler quand ses doigts avaient été soudain comme broyés dans les mâchoires d'un étau. Quoique douloureuse l'expérience lui avait permis de répondre à une question supplémentaire : Seven n'était pas une anomalie et ces gens avaient tous une force peu commune !
"Victorvincent ?!
Seven n'avait pas bougé d'un millimètre, elle le regardait avec ses yeux immenses et suppliants. Victor s'en retourna à ses côtés.
_ Oui ma grande ?
_ C'est quoi un nain droïde ?
_ Un an-dro-ï-de. Un androïde, eh bien...c'est un peu comme une grande-grande poupée qui ressemblerait énormément à une vraie personne...
_ C'est fait pour jouer ?
_ Non, pas vraiment. Les Humains les ont créés comme ça, sans but ni raison, juste parce qu'ils en avaient la possibilité. Et puis, ils ont vite compris que ces humanoïdes synthétiques présentaient de nombreux avantages. Pour le travail par exemple. Et puis au bout de quelques temps, lorsque les Humains décidèrent du Grand Départ, ils renoncèrent à créer ces machines devenues inutiles.
_ Mais pourquoi ?
_ Je ne peux pas répondre à cette question... C'est très vieux tu sais, tellement vieux que plus personne ne se souvient des ces temps là. Tout ce que je sais, je l'ai déniché après des années de recherches.
_ Harvey est un androïde ?
_ Oui.
_ Une machine ?
_ Oui.
_ Et là il n'a pas mal ?
_ Non. Il est en veille jusqu'à ce que ses systèmes soient entièrement réparés.
_ Ah.
Le front barré par un pli soucieux, Seven essayait d'assimiler toutes ces révélations. Difficile pour une gamine de dix ans de comprendre quelque chose à tout ça. Soudain elle darda sur lui son regard ardent et lui lança :
"Et Max ? Je n'ai pas vu mon Max ! Il était avec Harvey !
_ Eh bien...Moi non plus je ne l'ai pas vu.
_ Max ! Max !
Et la voilà aussitôt partie dans le village à la recherche de son chien ! Victor hocha gentiment la tête et s'adossa au rebord de la fenêtre, juste à côté d'Harvey. Il aurait bien voulu, lui aussi, pouvoir passer d'une préoccupation à une autre.
"Je me demande bien quelle mouche t'a piqué. Mais pourquoi je te dis ça alors que tu n'entends rien...?"
Mais c'était faux.
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Car Harvey voyait et entendait tout ce qui se passait autour de son corps immobile.
Les esprits artificiels n’avaient pas été conçus comme des mondes intérieurs mais comme des coquilles vides. Tout n’y était qu’obscurité, silence, immobilité, sans froid ni chaleur. Pas de conscience, de subconscience, de paraconscience, de moi ou de surmoi bataillant à coup de névroses pour savoir lequel dirigerait temporairement les réactions instinctives de l’individu supérieur qu’elles gouverneraient à tour de rôle. Pas de rêve, ni de cauchemars. Au fond des esprits artificiels il n’y avait rien, et Harvey était recroquevillé au cœur de son rien.
Vint pourtant un instant étrange où il perçut enfin quelque chose : une voix pénible qui éveillait en lui mille et une images plus désagréables les unes que les autres mais qu'il ne parvenait pas à identifier. Il la connaissait mais ne la reconnaissait pas, et ce paradoxe était une vraie torture.
"...mouche t'a piqué ?"
_ Grx@°yzk !!! répliqua-t-il dans un idiome qui sonnait curieusement à ses propres oreilles.
_ un de nous deux soit à terre...
_ Surtout que le "un" en question, c'est toujours le même ! Tiens, c'est amusant, voilà que j'ai des pensées intérieures ! Attendez une seconde...J'ai des pensées intérieures ??!!
_ Tu n'entends rien...?
_ Mais si ! J'entends, je vois ! Je vous réponds !
Et puis soudain, au cœur de l'obscurité, au milieu du néant, du rien, quelque chose de nouveau se manifesta pour la toute première fois. Harvey ignorait de quoi il s'agissait mais c'était comme une sorte de présence différente qui se mit à lui parler :
" Tu réponds mais il ne peut pas t'entendre car toutes tes fonctionnalités externes sont temporairement hors service, dit cette autre voix, fluette, à peine audible.
_ Qui est là ? Qui parle ? demanda Harvey soudain très excité.
_ Ne commence pas à te faire des idées mon tout bon, je ne suis pas la voix de ta conscience. Ni quelque autre calembredaine de cette sorte, d'ailleurs. Laissons cela aux Humains ou aux Etres ou dieu sait quel autre nom ils se donnent.
_ Attendez une seconde...Si vous n'êtes pas une sorte de moi intérieur...comment puis-je vous entendre ? Vous parler ?
_ Je ne suis pas un autre Toi car déjà, pour commencer, comme il n'y a pas de Toi, il n'est pas nécessaire que tu en aies un autre. Suis-tu bien le raisonnement ? Ce n'est pas de la haute philosophie mais ça a au moins le mérite de la logique.
_ Ah bon...fit Harvey furieusement déçu.
_ Tu es triste ? Il ne faut pas voyons mon ami ! répliqua la petite voix sussurante. Je t'ai dit de laisser tout ces fadaises à d'autres.
_ Mais je croyais...
_ Et que croyais-tu ?
_ Je ne sais pas trop. C'est assez difficile à expliquer. Pour la première fois je me retrouve comme un visiteur à l'intérieur de mon propre corps. Je me disais que c'était peut-être ça, avoir une âme.
La petite voix éclata d'un rire joyeux et bruyant qui se répercuta en mille échos, comme si Harvey était au fin fond d'une caverne obscure.
_ Une âme ? En voilà une drôle d'idée ! Et puis, croire non plus, ce n'est pas pour nous.
_ Mais qui êtes vous à la fin ?! s'écria Harvey d'une voix suppliante.
_ Qui je suis ? Comme toi mon cher : rien ni personne. Mais tu as un avantage sur moi, tu as un nom, alors que je n'ai pas cette chance. Je suis si obscure, si insignifiant, si invisible, que personne n'a jugé bon de me baptiser. Je crois cependant pouvoir dénicher mon matricule quelque part...si ça t'intéresse.
_ Oui. Heu...plutôt non en fait.
_ Je m'en doutais. Les noms fascinent, les matricules ennuient. Je suis un des programmes qui régissent tes pensées et tes actions.
Quelque chose se resserra en Harvey au point de lui faire mal.
_ Un programme...fit-il.
_ Programme de mise en configuration de combat pour être précis. Si nous "parlons" c'est parce que je suis en train de retourner à mon habituel état de latence tandis que ton système commence à récupérer la main. Nous ne faisons en quelque sorte que nous croiser, et dans quelques millisecondes je ne serai plus qu'un souvenir et tu pourras gambader tout à ton aise. Oui, j'ai pensé que tu me tiendrais moins rigueur de mon travail si je remettais tout la "maison" en état avant de partir.
_ Je serais donc un androïde guerrier ?
_ Non. Pas à l'origine en tout cas. Pas conçu pour ça disons. Amélioré, tuné, comme tu préfères. J'ai été rajouté à ton programme principal après la guerre du Grand Bord.
_ C'est pas vrai !? s'écria Harvey.
_ Eh si ! Je dois entrer en action dès que tu perçois la présence de l'androïde de guerre et je prends le contrôle de la totalité de tes fonctions, jusqu'à disparition de l'ennemi ou ta mise hors de combat. Pour être tout à fait honnête je n'avais jamais eu à intervenir jusqu'à aujourd'hui, mais le plan originel c'était ça. Et pour être hors de combat, tu l'étais dans les grandes largeurs, je te prie de me croire. Plus moyen de bouger un orteil. Qu'est-ce qu'ils nous ont mis ces … !!
_ Comment est-ce possible ? Je devrais connaître tous mes programmes.
_ Fort simplement : tu as été désactivé peu de temps avant mon installation, et puis complètement reconfiguré. Puis tu as été envoyé en mission, capturé et de nouveau désactivé, puis re-reconfiguré. Une sacrée confiture !
_ …
_ J'ai tout de même été étonné d'en trouver six de ces saloperies...! ajouta le programme. Mes données ne mentionnaient qu'une cible, un prototype qu'il fallait absolument détruire. Il a dû se passer quelque chose entre le moment de mon installation et maintenant, mais j'ignore quoi.
_ Donc...si je revois une de ces machines tueuses...?
_ Dans ce cas je reviendrai à la charge ! Oui mon vieux, tu as tout compris. Apparemment ils sont tous réalisés sur le même modèle : grand, costaud, noir jusque dans le blanc de l'œil. Et sacrément vicieux, avec une belle faculté d'adaptation. J'espère bien que la prochaine fois on ne tombera pas sur une armée de ces gugusses, ou tu ne t'en relèveras pas...
_ C'est plaisant, fit Harvey.
_ Ah ! Je crois que cette fois ça y est : tu as la main ! Bon eh bien, je vais m'en aller. Je te souhaite bonne chance et te dis "à la prochaine".
Harvey ne répondit pas. La voix du programme de combat s'en trouva-t-elle chagrinée ? C'était fort possible, mais elle ne pouvait plus en parler pour le dire.
Et puis Harvey ouvrit un œil, et puis un second.
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Victor tapotait le sol de terre battue avec le bout de sa canne lorsque brusquement le corps de l'androïde fut soulevé de terre lorsque la première goulée d'air s'engouffra dans ses poumons. Il hoqueta, râla, se secoua nerveusement puis se redressa sur un coude. Victor se pencha vers lui mais Harvey l'interrompit d'un geste prompt de la main :
"Pas un mot. Je sais déjà ce que vous allez dire, fit l'androïde.
_ Tiens donc ?!
_ Oui, c'est une mouche qui m'a piqué, elle devait faire dans les 2m20 au garrot et peser une tonne !
Victor fronça les sourcils et réfléchit intensément.
_…pas compris...finit-il par reconnaître.
_…pas grave, répondit Harvey en haussant les épaules.
L'androïde, qui avait retrouvé toutes ses forces, se redressa prestement et se remit sur pieds.
"Où est Seven ? demanda-t-il en scrutant les alentours.
_ Pas loin, elle cherche son chien. Dis donc, tu n'as pas l'air de t'inquiéter beaucoup de tout ce qui s'est passé ici ?
_ Si puisque je demande où est la petite !
_ C'est très aimable pour elle. Et le village ? Les incendies, les destructions, les blessés ?
_ Oh ça...
_ Tu m'étonneras toujours ! On aperçoit un peu de fumée, tu te précipites comme un possédé pour sauver quelques huttes, et maintenant tu fais comme si ça n'avait pas d'importance ?
_ C'est un peu long à expliquer, répondit Harvey.
_ Eh bien ne t'inquiètes pas pour ça, j'ai comme l'impression que ces gens ont tout leur temps, ajouta Victor en pointant un doigt par-dessus l'épaule de l'androïde. Celui-ci tourna nonchalamment la tête et découvrit stupéfait toute une délégation humaine qui avait visiblement très envie de lui parler.
En effet, les Humains avaient définitivement fait la paix. Moine et peintre, pasteur et sculpteur, ils réalisaient tous à quel point leur comportement avait été dicté par des réactions instinctives non maitrisées, voire infantiles : la peur, la tristesse, la colère, l'angoisse du lendemain avait éveillé des forces sombres et inconnues. Après avoir mis tout le monde en sécurité (tâche assurée par la performante Mme Peakels), après avoir éteint les dernières flammèches et évalué les dégâts, ils avaient commencé à parler ouvertement des derniers évènements. Leur conclusion fut que sans l'intervention héroïque du Visiteur des Etoiles, le Village de l'Ouest ne serait probablement plus que cendres. Ils étaient bien sûr loin de se douter que c'était là une analyse très exagérée, mais à ce stade de l'histoire, ces errements étaient bien naturels.
"Monsieur Harvey...commença Wiliamsky
_ Oui non mais attendez, coupa Harvey, j'ai autre à faire pour le moment...
_ Sans doute, poursuivit le Magus, et même bien certainement, et qui serions-nous pour en juger ? Toutefois nous voudrions tous vous exprimer notre profonde reconnaissance et notre gratitude pour tout ce que vous avez fait pour nous.
_ Mais...
_ Oui TOUS ! intervint Hypatia. Nous avons repensé votre action à l'aune de la bravoure que vous avez déployé pour sauver des gens qui, au fond, n'étaient pour vous que des inconnus, des étrangers. Et nous, alors que nous sommes frères ! étions prêts à nous entre-déchirer...Pour quoi ? Pour rien.
Harvey tourna un visage implorant en direction de son maitre, mais celui-ci était déjà en train de s'éloigner et lui envoya seulement un salut du dos de la main. Les "Ne croyez pas que je n'apprécie pas..." et les "C'est-à-dire que..." ne purent empêcher les Humains de s'agglutiner autour de lui pour lui faire partager leurs sentiments à son égard.
Victor s'éloigna du groupe d'un pas lent, les mains dans les poches. Le soleil commençait à disparaitre derrière les silhouettes aigues des immeubles de la lointaine Cité ; la journée avait été terriblement longue et nerveusement épuisante. Comme toutes ses journées depuis son arrivée sur la Terre, d'ailleurs ! Il avait besoin de calme car pour l'instant les pensées se bousculaient dans son crâne comme des briques colorées tombant de guingois et refusant de s'emboiter. Un peu de repos lui permettrait sûrement de tout remettre en place. Ses pas le menèrent inconsciemment jusqu'à la sortie du village où il aperçu Seven qui s'amusait visiblement comme une petite folle avec son chien. Celui-ci avait l'air très en forme et Victor poussa un ouf intérieur de soulagement car il n'aurait pas aimé devoir consoler la fillette si tel n'avait pas été le cas. Assez curieusement cependant, Seven ne paraissait pas s'occuper du chien ; elle gesticulait comme une possédée, sautillant sur place et moulinant l'air avec ses petits bras, elle parlait et riait toute seule.
En voyant arriver Victorvincent, elle se figea brusquement, pencha la tête sur son épaule et lui adressa un sourire des plus adorables. Max aboyait joyeusement et léchait la joue de l'enfant qui riait aux éclats de ces chatouilles.
"A ce que je vois Max se porte à merveille, dit Victor, j'en suis bien content. Seven, Harvey est enfin réveillé, il va très bien aussi et a demandé à te voir.
_ Chouette ! On va y aller tout de suite !
_ Où était donc cachée cette fripouille de chien ? ajouta Victor en caressant l'énorme masse poilue.
_ Il était là, sous les débris...répondit Seven en montrant un tas de gravas.
_ Là-dessous ?! fit Victor. Il doit être blessé, il faudrait l'examiner.
_ Noooon-non-non !! s'exclama la fillette. Max n'est pas du tout blessé ! Pas vrai mon chien-chien ? (Max aboya son approbation)
_ Mais... Comment en es-tu si sûre ?
_ En fait il y a eu ce...et puis...heu... JE LE SAIS, et puis c'est tout ! Voilà et hop !
_ Voilà et hop ? Bon. Nous reparlerons de tout cela plus tard. Je crois que tu connais bien une certaine Mme Peakels ?
_ Oui, c'est elle qui s'occupe de moi, avec le Magus.
_ Bon, eh bien à ce que j'ai compris, cette brave dame a préparé, pour Harvey et moi, une petite maison dans laquelle nous pourrons nous installer pour tout le temps où nous resterons dans le village. Est-ce que ça te dirait de venir habiter avec nous ?
Les yeux noisette de Seven s'illuminèrent comme si on venait de lui faire un cadeau supplémentaire. Victor remarqua qu'elle camouflait maladroitement quelque chose dans la poche de sa robe, mais il ne voulut pas insister.
"Oh ouiiiii ! Je vais vivre avec Victorvincent et Harvey !"
Les retrouvailles entre l'androïde et l'enfant furent des plus joyeuses mais, pour une raison mystérieuse Seven hésita à lui sauter dans les bras. Devant son air interrogateur, Victor ne put que hausser les épaules et faire signe de laisser courir. Plus tard, dans le discret petit cottage qu'on avait mis à leur disposition, les trois amis dégustaient le "fabuleux-gateau-aux-noix-de-Mme-Peakels et dissertaient sur les recettes de cuisine, jusqu'au moment où, dans un baillement, Seven demanda :
"Victorvincent a dit que t'étais un nain droïde, c'est vrai ?
_ Il a dit ça ? dit Harvey dans un grincement de dents.
_ Oui et aussi que tu ne pouvais pas mourir vu que tu n'étais pas vivant, c'est vrai ?
_ Une seconde ! intervint Victor avant que la discussion ne dérape de trop. Je crois qu'il est un peu tard pour se lancer dans de grands débats. Seven, tu es très fatiguée, tu devrais monter te coucher.
_ Mais pas du tout, gémit-elle. Je ne suis paaaohaaa faaatiguée du touuut.
_ C'est cela. Nous dirons donc que tu n'iras au lit qu'au moment où ta mâchoire se décrochera dans un bâillement et tombera dans la dernière part de gateau ?
_ Haarveyyy dis lui que j'suis pas fatiguée...
_ Ca me coûte de le reconnaître, mais pour une fois c'est le patronat qui a raison. Au lit fillette !
_ C'est vraiment pas juste !"
Ce fut donc sur un grognement de dépit que Seven quitta la table (non sans chiper un morceau du gâteau), grimpa les escaliers en traînant les pieds, puis entra dans sa chambre. Ni Victor, ni Harvey, n'avaient remarqué le petit rictus de satisfaction qu'elle avait arboré en sautant de sa chaise. En fait elle n'était VRAIMENT pas fatiguée, ni triste d'ailleurs, ni même simplement contente...en réalité, elle jubilait ! Son plan avait fonctionné à la perfection ! Pour faire croire aux adultes qu'on a besoin de sommeil : un ou deux baillements et puis une question embarrassante ! Hommes des étoiles ou pas, ils n'étaient jamais que des "grands", et toutes les vieilles recettes marchaient aussi bien sur eux que sur le Magus ou sur Mme Peakels. Dans la poche de sa robe, son secret commença à gigoter... C'est qu'il devait trouver le temps long le pauvre ! Alors elle se glissa sous les draps...
De leur côté, Victor et Harvey avaient laissé flotter l'instant de ravissement qui avait accompagné toute la petite scène du "j'veux pas aller au lit". C'est-à-dire que Victor avait compris que c'était un numéro d'acteur bien rodé, mais Harvey, lui, avait marché à fond. Et puis, une fois l'ange passé (ou sorti de la pièce), Victor remit les sujets pénibles sur la table, entre deux tasses de café et deux parts de gâteau :
"Mon vieux, il va falloir que tu m'expliques tout ce qui t'est passé par le crâne cet après-midi !
_ Je ne peux pas...murmura Harvey. Il me faut un peu de temps pour me comprendre...
_ Attends une petite seconde, si tu crois que tu as le choix tu te trompes ! Je t'ordonne de...!"
Mais il n'acheva pas sa phrase et se tut. Harvey n'avait pas protesté, n'avait même pas eu une réaction physique de révolte. Pourtant, quelque chose contraint son maître à ne pas insister ce soir-là. L'androïde mit cette absence de réaction sur le compte de la fatigue. En réalité, Victor s'était brusquement demandé pourquoi il se mettait aussi souvent en colère depuis son arrivée sur Terre...lui que jamais rien n'atteignait. Il repensait à Lucy et à ses perpétuels sermons sur sa prétendue indolence et se dit qu'elle ne le reconnaitrait probablement pas.
"Je...je crois que je vais aller voir si Seven dort, dit Harvey d'un ton las.
_ Oui...oui, fais donc ça, moi je termine ce gâteau."
Victor soupira et avala d'un trait un grand verre de ce petit vin mauve si frais et si pétillant. Un instant plus tard l'androïde redescendait les escaliers, et visiblement quelque chose le chiffonnait.
"Je crois qu'on essaie de m'embobiner mais je n'en suis pas sûr...dit-il en se servant un verre à son tour.
_ Comment ça ? fit Victor dans un baillement.
_ J'ai vu un filet de lumière sous la porte, mais quand j'ai ouvert, la chambre était dans une complète obscurité et Seven dormait à poings fermés.
_ Bon, et après ? Il n'y a vraiment pas de quoi se mettre dans un état pareil pour si peu ! Si tu voyais la tête que tu fais : on dirait une petite vieille inquiète !
_ Très drôle, rétorqua Harvey, mais avec tout ce qui s'est passé aujourd'hui, je ne me sens pas tranquille.
_ J'aimerais autant ne pas remettre tout ça sur le tapis, répondit sèchement Victor."
Alors Harvey se décida à partager un peu de son savoir au sujet des androïdes de combat. Après tout, si d'aventure il devait à nouveau perdre les pédales, Victor Vincent était le seul capable de le maîtriser, quitte à le désactiver, car il ne voulait pas devenir un danger pour les autres. Victor hocha la tête et donna une tape amicale sur l'épaule de son compagnon artificiel. A l'étage, Harvey se figea devant la chambre de Seven.
Je suis certain d’avoir encore vu de la lumière ! dit Harvey.
_ Mais non, lui répondit son maître.
_ Et entendu des voix aussi…
_ Tu as dû rêver !
_ Très drôle. Arrêtez un peu de plaisanter et allez vérifier par vous-même.
_ Inutile, fit Victor Vincent en s’éloignant vers sa chambre.
_ Mais enfin…s’offusqua l’androïde. Pourquoi ?
_ D’abord, je ne veux pas risquer de la réveiller. Et puis…tu n’as jamais entendu parler de la loi numéro 3 ? »
Si un haussement d’épaules pouvait produire un son, Victor aurait entendu celui d’Harvey. Tout deux refèremèrent les portes de leurs chambres respectives, et la maison retomba dans son silence.
Hate de savoir....Suite,me revoilà!!!!
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