jeudi 28 avril 2011

Chapitre 6,75 bis : récit subsidiaire...

Le mystérieux inconnu n’attirait pas vraiment la sympathie : il avait un nom que lui seul connaissait, et qu’il n’avait jamais révélé à quiconque. Non qu’il fût timide, mais il estimait que personne n’avait à le connaître ou, plus exactement, que personne ne méritait de le connaître.

Le mystérieux inconnu n’attirait pas d’avantage l’attention : taille et corpulence moyennes, visage commun bien que sans défauts apparents, cheveux châtains soigneusement coiffés, costume et veste beiges, chaussures légères assorties… Il échappait à toute comparaison, car on pouvait le comparer à tout le monde. Tout juste aurait-on pu lui trouver une vague ressemblance avec Victor Vincent.

Après avoir échangé quelques mots (et une promesse) avec Seven, le mystérieux inconnu avait quitté le Village de l’Ouest pour aller se cacher tout près de là, dans un épais bosquet. De sa cachette il pouvait voir sans être vu, jeter un dernier coup d’œil au spectacle avant de se retirer. La fillette était encore là, agenouillée sur la terre battue, embrassant son chien miraculeusement sauvé ; l’animal lui léchait le cou et le visage en gémissant.

Adossé au tronc épais d’un antique noisetier, l’homme alluma une cigarette et en tira plusieurs longues bouffées.

« Beurk. C’est dégoûtant, elle doit être couverte de bave et de poussière. L’inconvénient avec la réalité, c’est qu’elle obéit à trop de facteurs impossibles à maîtriser…», songea-t-il en repensant à tous les évènements de la journée.

De l’attaque du Village à la non intervention de Victor Vincent, en passant par l’arrivée imprévue de cet androïde dont il ignorait jusqu’alors l’existence, ou celle du chien…

« Tant de paramètres incontrôlables pour une si petite opération, ça donnerait presque le tournis. Chaque évènement engendre sa propre série de conséquences qui chacune à leur tour interagissent entre elles pour créer de nouvelles occurrences dans une cascade sans fin. Et pour chaque évènement je dois agir, ou non-agir, en fonction de micro ou de macro-objectifs personnels strictement hiérarchisés : plus l’objectif est infime, plus il peut supporter de modifications ; plus on se rapproche de l’objectif final, plus mes marges de manœuvre rétrécissent, jusqu’au sommet de la « pyramide », immuable. ¨Pourtant, chaque modification d’un micro-objectif apporte elle aussi son lot de conséquences en cascade qui amènent forcément à repenser l’ensemble…»

De telles considérations justifiaient, à ses yeux, de revenir sur sa décision d’arrêter de fumer.

Bien évidemment, ayant lui-même initié cette chaîne d’inconnues, il avait toujours su que les résultats échapperaient peu ou prou à ses prévisions. A 1 ou 2% près. Rien que de très raisonnable.

A cet instant, une branche cassa dans un claquement sec qui le fit bondir ! Il en laissa tomber sa cigarette et une petite sphère ambrée cachée en permanence au creux de sa main. La milliseconde de surprise passée, il se plia en deux pour ramasser l’objet en jurant entre ses dents. L’individu qui avait fait ainsi sursauter le mystérieux inconnu semblait dans ses petits souliers, piétinant du pied gauche sur le pied droit dans un simulacre de danse absurde.

C’était une créature féminine…Ou tout au moins disposant d’attributs féminins…Enfin, si on y regardait attentivement. Au premier abord on ne voyait en effet qu’une ombre humanoïde aux yeux noirs, à la peau couleur charbon, aux cheveux d’un noir profond, vêtue d’habits moulants entièrement noirs. Au grand jour, elle ressemblait à une grosse tâche d’encre de chine à qui il aurait pris l’idée saugrenue de prendre forme humaine et de se déplacer. Et de parler.


« Alors ? demanda le mystérieux inconnu d’une voix horriblement calme.
_ Alors ? fit la nouvelle venue.
_ Rapport sur les opérations, sergent ! répliqua-t-il sèchement.
_ Oh, « ça »…le rapport… Evidemment ! Suis-je bête. Pfou…Ne croyez pas que... enfin je veux dire…je me demandais…cette formalité est-elle réellement indispensable ? Ne pourrait-on pas s’en passer ?
_ Quoi ?! Bien sûr que c’est indispensable puisque je l’ordonne ! »



La femme en noir[1], bras croisés dans le dos, se tortillait comme une enfant qu’on forcerait à faire ses devoirs alors qu’elle voudrait aller jouer :

« Mais c’est très bête comme truc ! Après tout, vous étiez là, vous avez bien vu tout ce qui s’est passé.
_ Je ne suis arrivé qu’à la fin, et…non mais attendez… Au rapport ! Im-mé-di-a-te-ment !
_ Pfou…Bon ben d’accord : comme prévu, le Village n’était pas défendu, nous avons mis le feu à quelques maisons et tapé sur deux ou trois têtes vides. Tous ces ahuris étaient comme prostrés, et ça n’avait vraiment rien de drôle…
_ Je me passerai de vos appréciations personnelles. Je veux des faits, des faits ! Rien que des faits. »

La femme soupira, arbora certainement[2] une moue boudeuse et leva probablement[3] les yeux au ciel :

« Pfou…Bon alors, suivant vos ordres nous avons pris soin de ne pas tuer un seul de ces péquenots. L’opération a duré en tout et pour tout une demi-heure, mais c’est seulement parce que nous avions oublié de prendre des allumettes, et…
_ Vous aviez oublié quoi ?!
_ Les allumettes ! Quand on demande un rapport aux gens, le minimum c’est quand même d’écouter…

Les yeux du mystérieux inconnu s’écarquillèrent au-delà de toute expression d’incompréhension et de fureur, ce qui eut pour effet d’effacer le masque sans nul doute[4] offusqué du sergent :

« C’est complètement crétin ! Une seule de vos armes aurait suffi à ravager une dizaine de bourgs comme celui-ci !
_ Ah tiens…oui…maintenant que vous le dites...ça doit être vrai (elle éclata d’un petit rire mutin). Et dire qu’il nous a fallu fouiller trois maisons avant de trouver une boite !
_ Passons. Et ensuite ?
_ Ensuite, il a fallu se concerter pour essayer de trouver comment ça marchait ces p’tits trucs, parce que finalement, on en connaissait juste le nom, on en avait entendu parler, mais aucun de mes gars n’en avait jamais utilisé, et…
_ APRES l’incendie, bougre de… !
_ Oooh d’accord, il fallait préciser. Beeeen…On allait plier bagage et rentrer à la maison (« à la caserne nom d’un chien ! Vous êtes des soldats au cas où vous l’auriez oublié ! »)…heu oui, à la caserne, lorsque ce type, là, cet androïde blondinet, nous a sauté dessus comme une furie.
_ Enfin quelque chose d’intéressant…
_ Merci. Donc nous voilà tous les six fatalement un peu surpris vu qu’on s’attendait plutôt à voir débarquer le gars dont vous nous aviez parlé, là, Vincent Victor…
_ Victor Vincent, corrigea le mystérieux inconnu.
_ C’est ça. Notez que c’est un peu pareil, sauf que c’est l’inverse, non ? Bref…(en arrivant précisément à ce point de l’histoire qu’elle aurait voulu éviter, la jeune femme hésita, se tordit les mains) on s’est fait exploser dans les grandes largeurs…
_ Quoi ?!
_ Ben y’a pas d’autres mots ! Mais ce n’est pas notre faute ! D’après vos instructions le type qu’on attendait ne sait même pas comment donner un coup de poing ! Eh ben celui-là il savait ! Et il n’en a pas donné qu’un en plus ! Et pareil pour les coups de pied. Un vrai furieux !
_ Je vous rappelle que vous êtes des soldats, sergent. Conçus pour la guerre, élevés pour la guerre, nourris pour la guerre ! Quand le champ de bataille ne correspond pas aux prévisions, on adapte sa tactique !
_ C’est ce qu’on a fait, gémit la fille-sergent. A force de prendre des coups dans la bobine, j’ai dit à mes gars : « à trois, on lui saute tous dessus ! »
_ Bien. Et ?
_ J’ai compté, et puis c’est ce qu’on a fait.
_ Bon et après ?
_ Après, c’est nous qui l’avons truffé de coups dans la tête, dans le ventre, dans les…
_ Merci, ça ira pour les détails.
_ Les faits, les faits, rien que les faits ! singea l’obscure sergent[5]. Mais après ça, c’est le chien qui a déboulé pour une nouvelle partie de rigolade ! A ce propos je voudrais souligner qu’il n’était pas annoncé non plus celui-là : d’après vos indications, les bestioles qui grouillent aux abords de la Cité n’étaient pas sensés nous attaquer… »

Le mystérieux inconnu haussa les épaules. Il n’écoutait plus que d’une oreille fort distraite. Le récit des événements le forçait à réévaluer probabilités et résultats de ses cogitations : « 40% c’est encore une marge d’erreur et d’imprévisibilité acceptable, je pense… ». Le silence et l’immobilité accentués de sa subordonnée le forcèrent à sortir de ses pensées :

«Encore une fois, sergent, ce qui compte, c’est de s’adapter aux circonstances du terrain (mais ça vaut pour moi aussi, apparemment) !
_ En tout cas cette sale bête nous a bel et bien mordus, griffés, mordus à nouveau, et puis encore griffés…Deux minutes à ce régime et nous finissions en charpie. Mais à mon initiative nous avons à nouveau modifié notre tactique.
_ Très bien, ça ! s’exclama le mystérieux inconnu.
_ Abandonnant le « tous contre l’androïde », nous avons appliqué le « tous contre le chien », ajouta fièrement le sergent.
_ Brillant. Et c’est tout ?
_ Ben oui. Après ça j’ai dit « on rentre à la mai…à la caserne, les gars ! » et tout le monde était bien content de partir. Ce n’est qu’au bout d’un moment que je me suis souvenue de vos ordres, à propos du débriefing et tout ça ...du coup j’ai fait demi-tour, et me voilà. »

Le sergent souriait de toutes ses dents (noires), satisfaite du devoir accompli jusque dans cet insignifiant et inutile « rapport ». Le général ne lui ayant pas donné d’instructions nouvelles avant de s’enfermer dans son carcan de mutisme, elle reporta son attention vers de belles et grosses noisettes. Le sergent a-do-rait les noisettes et s’en léchait les babines (noires) ! Elle en cueillit avec une dextérité digne de ses réflexes fulgurants, et fit éclater quelques coques entre le pouce et l’index.

« Incroyable cours des choses ! songeait le mystérieux inconnu. A y regarder superficiellement, mes buts ont été atteints, et pourtant rien ou presque ne s’est déroulé comme je l’avais prévu… 60%, parlez moi de marge d’erreur !»

« Dites…fit le sergent en essayant d’extraire des morceaux de noisette calés à mort entre ses dents.
_...
_ Ce n’est peut-être pas important mais à mon avis il se passe quelque chose de pas commun là-bas.
_ Hein ? »

En effet…L’attitude de l'enfant avait indéniablement changé : elle gesticulait comme une possédée, sautillant sur place et moulinant l’air avec ses petits bras, elle s’était mise à parler et à rire toute seule sans plus s’occuper du chien.

« M’est avis qu’elle est devenue cinglée, suggéra le sergent tout en achevant de se curer voluptueusement les dents avec la langue[6].
_ Voilà autre chose... murmura le mystérieux inconnu.

Soudain, de manière parfaitement inattendue, une douleur, brève mais intense, lui traversa le bras gauche : le sergent l’avait pincé avec la même méthode et la même force qu’elle employait pour casser les noisettes !

Malgré la surprise (et le fait que ça faisait un mal de chien), il réussit à étouffer partiellement le cri émis à son corps défendant.

« Qu’est-ce qui vous a pris espèce de débile ! Hurla-t-il dans un souffle inaudible.
_ Heu…J’ai pensé que vous alliez dire un truc du genre « pincez-moi, je rêve », alors j’ai anticipé…répondit le sergent[7].
_ Dégagez de là avant que je vous transforme en terreau pour noisetier ! »

Au diable le Manuel et son chapitre 15 « le sous-officier : échelon intermédiaire dans la prise d’initiative calculée » ! Le sergent claqua des talons, salua son supérieur et s’en fut en courant, disparaissant comme une ombre…

Le mystérieux inconnu jeta un dernier regard sur le village et les gesticulations insensées de la gamine, puis il soupira. Oh non il ne rêvait pas ! La situation s’apparentait plutôt à un cauchemar peuplé de probabilités fuyantes et d’improbabilités qui se moquaient de lui.

Il se surprit pourtant à en sourire malgré. L’aveuglement n’aurait pu que lui amener des désagréments : n’était-il pas préférable, tout bien considéré, de prendre pleinement conscience d’une certaine adversité ? Lui qui n’en avait pour ainsi dire jamais connu ressentit un picotement courir tout le long de sa colonne vertébrale jusque dans sa nuque.

Sa présence sur les lieux mêmes de l’action n’était plus nécessaire désormais. Il fit demi-tour, jeta au loin son paquet de cigarettes avec ses calculs de probabilités, et s’en retourna à ses occupations.


















[1] Oui ben c’est facile de ricaner, comment vous l’appelleriez, vous ?
[2] Pas facile à voir mais on peut le conjecturer, ou quelque chose comme ça.
[3] Avec des pupilles noires sur un blanc de l’œil tout aussi noir, pas facile d’en être absolument sûr…
[4] Cf notes 2
[5] cf note 1
[6] Noire
[7] Pour ceux qui pensent que ce pourrait être une blonde, cf notes 1, 2, 3, 4, 5 et 6 et tous les paragraphes précédents (Nda).

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