Encore une fois, les jours avaient passé, dans la Cité comme partout ailleurs. Seven avait guidé ses deux amis vers « l'extérieur », « l'autre côté », les conduisant sans se tromper sur le chemin qu'elle-même avait suivi pour venir.
Peu de temps après le départ, Harvey avait posé une question qui lui avait attiré la haine de son maître jusqu'au lendemain :
« C'est tout de même curieux que vous ne compreniez pas son langage...Vous n'avez pas de traducteur intégré dans votre central ?
_ Heu...Je crois bien que si...admit Victor après réflexion.
Ils avaient tous bien ri. Harvey et Seven tout au moins, avaient ri à s'en décrocher les mâchoires. Victor avait ronchonné dans son coin tout le reste de la journée. Ce soir là était le quatrième depuis le début de leur périple à trois, et sans doute le dernier qu'ils passeraient dans la cité.
Bref moment de repos avant de nouvelles découvertes.
Harvey avait remisé ses habits de chevalier blanc au profit des tenues colorées qu'il adorait. Comme chaque soir, il était à son poste, le regard et les pensées perdus dans le lointain, cherchant toujours d'inaccessibles réponses à de vaines questions. Il caressait machinalement une forme ronronnante allongée près de lui.
Seven dormait sur la banquette arrière d’une voiture. Ses journées étaient toujours particulièrement remplies : courir, danser, chanter, parler, courir, se cacher, courir, etc, etc. Elle débordait d'une énergie inimaginable, qui fatiguait pour trois, mais s'écroulait de sommeil dès la tombée de la nuit.
Victor Vincent était assis à côté de la petite fille endormie. Le menton sur la poitrine, les paupières closes, il semblait dormir lui aussi.
« Mais comment en jurer avec ce mystificateur ? » se demandait Harvey.
Il avait pris peu à peu cette curieuse habitude et cela lui procurait, du moins l’androïde le croyait-il, un certain plaisir.
En réalité, et en fait de plaisir, dans son rêve Victor était allongé sur un lit d’hôpital, sanglé des pieds à la tête. Une silhouette dont il ne pouvait deviner que la blouse blanche, était debout à côté de lui, mais de l’autre côté du lit. On lui avait également bloqué la tête dans un gros casque de fer… Il ne pouvait bouger que les yeux et le bout des doigts.
« Nnnnnggg ! grogna Victor en gigotant pour essayer de se tourner de l’autre côté et voir le visage de son interlocuteur.
_ La réponse est non, fit la blouse blanche d’une voix sans ton.
_ Ng ? Ngggg ! râla Victor.
_ Inutile de vous débattre, les liens inconscients que l’on tisse sont les plus serrés, les plus durs, les plus inextricables qui soient. Par ailleurs, jouer les étonnés comme vous le faites est d’une inconséquente puérilité : il était évident que nous allions anticiper votre venue. D’où ces petite précautions visant à ne pas satisfaire vos désirs (manifestés ou enfouis) et maintenir ainsi un bon niveau de frustration.
_ Nnnnggg !! répondit le « patient » pour manifester ladite frustration.
_ Vraiment ? Si vous le dites... Néanmoins, la réponse était, est et sera toujours non. Nous connaissons par avance TOUTES les questions…formulées ou non, ajouta la blouse blanche.
_ NNNNNGGGGG !!!
_ Aaaah…là…mon vieux, là vous nous aventurez en eaux troubles : vous pouvez essayer de mentir à votre inconscient, tout le monde le fait, mais il le saura tout de suite. L’inverse n’est pas vrai, hélas pour vous. Pour répondre à votre question muette, non, vous ne l’avez pas créée, même sans le vouloir, et oui je peux vous avoir dit la vérité ou vous avoir menti…
_ Nggg.
_ Eeeh oui ! Vous voilà bien avancé, nous sommes d’accord. »
Fin de la séance.
Victor s’éveilla d’une humeur noire. Il se rappelait vaguement de son rêve mais aurait préféré tout oublier.
« Quel exercice inutile ! songeait-il.
Je m’en suis passé toute ma vie, et je comprends maintenant pourquoi les Etres s’en sont débarrassé, pouah ! »
« Rien de neuf ? S'enquit-il brusquement auprès de la sentinelle synthétique.
_ J'ai entendu les toutous, tout à l'heure, répondit l'androïde. Ils doivent encore roder autour du camp...
_ Tu es sûr ? fit Victor, un peu agacé. Et ce sont toujours les mêmes ?
_ Oui, certain. Lui aussi les a senti. Pas vrai Max ?
Il gratta le dos du mastodonte qui ronflait à ses côtés. Celui-ci ouvrit un œil et le gratifia d'un regard bienveillant avant de pousser un grognement d'assentiment.
_ Comment peux-tu faire confiance à une bestiole qui a essayé de dévorer la petite ?! marmonna Victor avec une grimace d'écœurement.
_ Pour la énième fois, Seven elle-même lui a pardonné, et vous le savez très bien ! répondit Harvey. Ensuite, il nous est reconnaissant non seulement de ne pas l'avoir réduit en bouillie, mais de l'avoir soigné et nourri ! Il se ferait broyer les os pour nous, j'en suis sûr (enfin...pour vous peut-être pas...ça a un instinct incroyablement sûr ces bêtes-là !) ! Et n'oubliez pas que ces cinq collègues l'ont laissé tomber comme une vieille chaussette...C'est plus facile de détruire un lien d’amitié que de le construire.
_ Ça va, ça va ! fit Victor. J'ai quand même beaucoup de mal à croire que ces monstres soient vraiment des chiens, ajouta-t-il en désignant la forme de 1m60 au garrot dont les ronflements avaient repris de plus belle. J'en ai déjà vu des chiens, dans la station ! C'est petit et mignon et ça ne cherche pas à vous manger au coin de la rue !
_ Eh ben peut-être que ceux-là ne font que ce qu'ils peuvent pour survivre ! S'il n'y a plus d'humains, ils sont sûrement retournés à la vie sauvage et ont...un peu grandi.
Victor dodelina de la tête, pesant le pour et le contre de tous ces arguments.
« Mouais...finit-il par déclarer. N'empêche. On pourrait croire qu'après quatre bonnes roustes, leur si brillant instinct leur conseillerait d'aller voir ailleurs pour la bonne soupe.
_ Là je suis plutôt d'accord avec vous, admit Harvey. Je me suis posé la question moi aussi. Ce n'est pas un comportement très...naturel.
Seven fit soudain un mouvement dans son sommeil…
En moins de temps qu’il n’en aurait fallu pour y penser, Victor, Max et l’androïde étaient à son chevet, penchés au-dessus d’elle.
« Vous croyez que c’est normal ? s’inquiéta Victor. Peut-être qu’elle souffre encore de sa blessure ? (le chien gémit pitoyablement implorant son maître du regard)
_ Je ne crois pas…lui dit Harvey. Regardez comme elle est calme, ses traits sont apaisés et son souffle régulier.
_ Ça me rassure. »
Max fut également de cet avis, bailla et alla se recoucher. Harvey retourna d'un bond sur son poste d’observation, une terrasse à quelques mètres de hauteur. Victor s'en revint à ses studieuses occupations : il profitait du paisible silence de la nuit pour répertorier son début de collection et essayer du même coup de comprendre l'utilité et le fonctionnement d'une foule d'objets divers.
Il avait déniché quelque part une grosse lampe à batteries solaires qu'il avait aussitôt fourrée dans son sac à dos, refusant d'expliquer par quelle aberration il n'avait pas placé un tel instrument en tête de sa liste du matériel indispensable à un voyageur. Il en avait fait l'objet fétiche de ses méditations nocturnes.
Au bout de trois heures d'un intense effort d'observation, il convint qu'il n'avait pas la moindre idée de l'utilisation qu'il pourrait faire de ce petit bidule oblong muni de fines dents de plastique.
« Pfouu...Ce sera plus difficile et plus long que je l'avais imaginé...soupira-t-il intérieurement.
Tout absorbé par son travail d'expertise, il n'avait pas vu arriver le matin et les premiers rayons du soleil. Mais une petite main bleue vint lui prendre l'objet d'un geste vif, et il recula sous la surprise.
« Seven ?...dit-il, qu'est-ce que...? »
Mais il ne put achever sa question....Bouche bée, il vit la fillette plonger l'artefact en plastique dans la masse ondoyante de ses cheveux rouges.
« Chic ! Un peigne ! » furent ses premiers mots de la journée. Merci ! ajouta-t-elle, pleine d'une coquette reconnaissance et donnant de vigoureuses estocades à sa folle crinière.
_ Que fait-elle ? demanda Harvey dans bâillement. Qu'est-ce que c'est que ce truc ?
_ Un peigne, répondit simplement Victor.
_ Et ça sert à quoi ? demanda encore l'androïde dont la toison, synthétique et bouclée, retrouvait d’elle-même sa savante élaboration.
_ Aucune idée, répondit Victor.
Pendant ce temps, ses longs cheveux blonds et soyeux; tel des êtres vivants doués d'une conscience propre, s'organisaient avec une redoutable discipline en bataillons parfaitement symétriques. Il posa une question muette à Harvey mais celui-ci haussa les épaules : sous leurs yeux incrédules, la fillette se démenait comme un beau diable, tirant, poussant et jurant, parfois au bord des larmes, pour démêler les inextricables nœuds qu'avaient formé ses rebelles mèches rousses.
« Laissons la faire, dit l'androïde. Elle connaît mieux que nous ses rituels de réveil et de pré-petit-déjeuner...
_ Je suppose que tu as raison... Ah bah ! La voilà déjà repartie en courant avec le cabot à ses basques ! N’allez pas trop loin vous deux, c’est compris ?
_ Je pensais à quelque chose : vous devriez changer de couleur pour vos cheveux. Et aussi les raccourcir un peu.
_ Quoi ?! S'exclama Victor. Et pourquoi, je te prie ? Je suis blond depuis des années.
_ Parce que je suis blond aussi et que votre truc c'est le noir. Vous portez du noir pour tout, alors pourquoi pas pour les cheveux ? Et puis si on doit se battre encore, les cheveux trop longs, ça deviendra vite gênant ! »
Victor esquissa un mouvement des lèvres pour envoyer à l'impertinent paltoquet artificiel une riposte bien sanglante. Au lieu de quoi il baissa les bras.
_ D'accord, fit-il simplement.
_ Comment ça « d'accord » !? Vous voulez dire que vous pensez que j'ai raison ? Moi ??!
_ C'est bien ce que veut dire « d'accord », non ? bougonna Victor.
_ Deux fois en moins de deux minutes ? Je ne sais pas ce qui se passe, mais il se passe quelque chose...murmura l'androïde. Bon. Inutile de trop se triturer les méninges : à table, tout le monde ! Le p’tit-déj est prêt ! »
On entendit un grognement, suivi d'une série d'aboiements, et Max déboula d'une ruelle sombre, Seven juchée sur son dos comme une princesse amazone sur son destrier. Le chien-monture tirait une langue démesurée et ses yeux brillaient à l'idée de savourer sa pitance matinale (il reconnaissait lui-même avoir pris plus de kilos ces derniers jours qu'en autant d'années cumulées depuis sa naissance). Mais ce n'était encore rien en comparaison du regard d'estomac gourmand ambulant de sa cavalière (le grognement, c’était elle…). Seven goûtait plus que quiconque la cuisine de l'androïde. Elle se jetait comme une affamée sur ses bouillies, potages, ragoûts, et avec plus d'avidité encore sur ses desserts à base de fruits et de crème. Il faut dire qu'il se donnait beaucoup de mal pour trouver les ingrédients permettant de transcender les provisions qu'il avait à sa disposition.
La matinée s'annonçait aussi radieuse, ensoleillée et parfumée que celles qui l’avaient précédée. Ils étaient tous les quatre assis autour d'une table circulaire que Victor avait dénichée dans un magasin qui, bien des siècles auparavant, avait vendu des tables.
« Pas mal du tout ce porridge ! dit Victor en engouffrant une grosse cuillerée de pâte grumeleuse. Je dois reconnaître que tu cuisines comme un chef.
_ Encore !? C'est pas un peu fini ces compliments ? s'exclama le cuisinier.
_ Jamais content... Eh ! Qu'est-ce que tu as toi ? »
Max, la gueule déformée par l'inquiétude, grondait sourdement, tandis que le visage de Seven s'illuminait. Tous les deux regardaient dans la même direction.
Victor et Harvey tournèrent aussitôt la tête et distinguèrent un groupe de silhouettes approchant prudemment de leur bivouac.
« Non mais...qu'est-ce que...? bredouilla Victor.
_ Beeeen...répondit Harvey. »
Le Magus Adam Williamsky était un homme qui avait vécu bien, bien, des choses au cours de sa longue existence. Cinquante années s'était en effet écoulées depuis le jour où il avait poussé son premier cri sur la place du Village. A l'inverse, peu de temps le séparait du jour où il rejoindrait les autres, et surtout sa bien-aimée Krylt, dans le Paradis de l'Au-Delà. Il aurait voulu que ce temps soit calme et paisible. Hélas, mille fois hélas, il y avait d'abord eu la naissance inattendue de cette petite fille, ses incessantes disparitions, et puis la Prophétie, l'inquiétude, et maintenant...ça.
Le Magus poussa un profond soupir exprimant toute sa lassitude et sa détresse. Les autres sages ne l'aidaient pas beaucoup…non. C'était même peu de le dire. Pourquoi fallait-il toujours que tout le monde se repose sur lui ? Il y avait tant d'hommes et de femmes jeunes et forts au village ! Même parmi sa génération, chez ces Anciens que tout le monde vénérait et redoutait, personne ne prenait la moindre responsabilité. C'était injuste de penser de telles choses, le Magus le savait mieux que quiconque. Mais n'était-il pas encore plus injuste que lui, un vieil homme, ne puisse partager son fardeau ?
« A votre avis, demanda le jeune Allaagan, pourquoi font-ils ça ? »
Williamsky aurait voulu lui botter les fesses pour l'envoyer poser lui-même sa question aux premiers concernés. Au lieu de quoi il soupira une fois de plus, sourit nerveusement et répondit, en toute franchise :
_ Comment le saurais-je ?
_ Sont-ce là des Anges du Ciel ? demanda le révérend.
_ Des créatures célestes ? Demanda le moine au crâne chauve peint en rouge et blanc.
_ Des...dieux ? demanda le plus courageux des quatre polythéistes également présents.
_ Je viens de vous dire que je n'en savais rien ! répondit le Magus un brin exaspéré. Je suis comme vous : je n'avais jamais rien vu de pareil avant aujourd’hui ! »
Tous s'entre-regardèrent avec anxiété, cherchant chez les uns et les autres sinon des réponses, du moins un petit quelque chose dans le regard qui aurait pu les rassurer.
« Je pense que celui qui est tout en noir est une incarnation du Mal...suggéra le révérend.
_ Pas possible, lui rétorqua son petit voisin en soutane.
_ Et pourquoi ça, je vous prie ?
_ Parce qu'il est blond ! Regardez moi cette cascade de cheveux d'or ! On ne peut pas être le Mal incarné sur Terre ET être blond. C'est...antithétique !
_ Anti...quoi ? Demanda le moine chauve..
_ C'est pas possible ! répéta le petit prêtre en guise d'explication.
_ Oh...
_ Il a raison, admit le révérend. Je n'y avais pas pensé mais tous les textes sont formels : les suppôts du Mal sont noirs absolument partout, depuis leur âme jusqu'à la pointe de leurs cheveux.
_ Il correspond quand même à 99% à la description, dit Allaagan. Et vous avez vu comme il est énervé ? Jamais vu un furieux pareil ! On dirait qu'il va tout casser. »
Il fallait bien admettre que ces étrangers, à la peau…rose, avaient un comportement des plus inquiétants.
Caché derrière les vestiges d'un énorme camion rouillé, le petit groupe de dignitaires les avait observé quelques minutes, et tous leur auraient donné, ma foi, le bon dieu sans confession. Sauf Allaagan bien entendu, (il était athée)(mais le cœur y était). Cela les avait d'ailleurs décidés à sortir timidement de leur cachette et à s'approcher.
Et voilà que soudain, les deux hommes qui leur tournaient le dos avaient fait volte-face et les avaient aperçus. Ils étaient visiblement aussi surpris l'un que l'autre, mais leurs réactions furent diamétralement opposées. L'un d'eux, le plus grand, aux cheveux bouclés et aux vêtements très colorés, ouvrit les bras et son visage arborait un immense et joyeux sourire. L'autre, un peu moins grand et plus chétif, tout de noir vêtu, portant chapeau, gants et canne noirs, celui-là explosa d'une irrépressible colère. Il hurla, vociféra, agita ses bras en tout sens.
« On dirait bien qu'il veut se cogner la tête contre cet immeuble...dit l'imam.
_ S'il n'est pas maléfique, il doit tout de même être possédé, dit le rabbin. Qui s'occupe des exorcismes, déjà ? »
Tout le monde se tourna vers le petit prêtre...
« Eh là ! Ne me regardez pas comme ça, hein ! Si vous croyez que je vais aller voir ces deux dingues...
_ Trois dingues, rectifia le rabbin. Ils sont trois dirais-je, car j'aperçois notre petite Nealady derrière eux...
_ Pour ma part, je dirai même qu'ils sont quatre, corrigea l'imam. Si on compte le cheval, bien sûr, mais j'accepte de discuter la validité de l'argument.
_ Le cheval ? Quel cheval ? s'étonna le Magus. J'aurais plutôt penché pour un chien, non ? Ou peut-être bien un gros loup...
_ Tssst-tssst...fit le rabbin. Vous autres agnostiques n'êtes pas très férus de logique. Mon collègue a parfaitement raison de postuler que cette chose est un cheval : nos ancêtres utilisaient en effet cet animal comme monture, ce qui n'était pas vrai pour les chiens.
_ holala attendez ! Regardez, cria le moine : la petite s'approche sur son ch...eval ! »
Les hommes bleus s'éparpillèrent dans tous les abris précaires qu'ils purent dénicher en moins d'une seconde. Le Magus se retrouvait donc, comme toujours, seul face à l'adversité.
« Bonjour Monsieur Williamsky ! dit la fillette en agitant le bras. Il fait beau ce matin ! Vous avez vu ? Il s'appelle Max ! Et eux c'est Victorvincent et Harvey ! Ce sont mes amis et Harvey cuisine encore mieux que Mme Peakels, et ils viennent des étoiles, et ils ne sont pas bleus...
_ Oui oui oui oui... coupa le Magus avec un sourire. Mais ne viens pas trop près avec ce...cette...ce cheval.
_ C'est un cheval ? fit Seven en se mordant la lèvre... Zut ! Moi je leur ai dit que c'était un chien. Leur dites pas que je me suis trompée s'il vous plaît... Ils n'auraient plus confiance après ça...
Williamsky leva les yeux au ciel. Parfois il aurait aimé croire que l'absurdité du monde répondait à un grand dessein, une sorte de blague imaginée par un être supérieurement comique. Mais la plupart du temps il était certain que ce n’était même pas le cas…
_ Je ne leur dirai rien du tout, répondit-il à la petite fille. Nous t'avons cherchée partout Nealady ! Tu sais parfaitement que les ruines de la vieille cité sont interdites, taboues !
_ Oui, je le sais...dit Seven en baissant la tête.
_ Nous avons risqué nos âmes immortelles en venant jusqu'ici, ça aussi tu le sais. Te rends-tu compte des conséquences de tes actes ?
_ Je suis désolée, Magus. »
Elle n'était pas le moins du monde désolée, il le savait parfaitement. Williamsky connaissait cette enfant comme s'il l'avait faite. Elle était d'une nature entière et généreuse, mais étrangère au regret ou au remord lorsqu'elle avait pris une décision.
« Pourquoi as-tu fait une chose pareille, Nealady ? C'est très dangereux de désobéir aux lois du village. Des...choses, bien plus terribles que les chiens (ou même que les chevaux !) rôdent dans ces vieilles rues désertes !
_ Je l'ai fait parce que...bredouilla Seven, baissant une nouvelle fois les yeux.
_ Dis moi la vérité, petite fille ! intima le vieil homme d'une voix douce.
_ Parce que la prophétie disait que j'irais dans la Vieille Cité et que j'y trouverais l'envoyé du ciel !
Le Magus ne put réprimer un mouvement de recul, ni un cri d'effroi: « Tu as lu la Prophétie ??!! »
Perpétuelle répétition à l’identique de formes et de couleurs, les quartiers de banlieuede la grande Cité alternaient habitations cubiques et espaces verts. Seule modification apportée par le temps à ce strict ordonnancement : la végétation avait quitté ses beaux tracés et envahissait peu à peu l’espace disponible. Mais on devinait encore parfaitement le plan initial, on pouvait circuler sur la chaussée et certaines maisons étaient encore accessibles.
Victor Vincent, Harvey l’androïde et Seven, la petite fille bleue, avaient traversé cet étendue monotone au cours de leur quatrième jour de voyage. C’est à un carrefour séparant quatre blocs d’habitation qu’ils avaient agencé leur bivouac ; c’est aussi à cet endroit qu’ils avaient vu apparaître le groupe de religieux aux costumes bariolés.
Quelques minutes après ce choc intense, Victor avait à peu près retrouvé son calme. Il avait recomposé sa mise quelque peu défaite, s’était recoiffé de son haut chapeau noir, avait dépoussiéré son habit et ramassé sa canne. Puisqu'il fallait être « pragmatique » (dixit un certain androïde), il serait pragmatique.
Il inspira profondément, expira…Puis inspira à nouveau, et se porta à la rencontre des nouveaux venus. De loin, on aurait pu jurer qu’Harvey le poussait pour le faire avancer, et c’était presque le cas.
« Si j'ai pu acheter la Terre c'est parce que, théoriquement, elle était déserte ! grinça Victor.
_ Loin de moi l’idée de suggérer que vous radotez, mais vous répétez ça depuis une heure, lui dit Harvey. Si personne n’est venu ici depuis mille ans pour voir ce qui s’y passait, et si l’on admet que les instruments de votre casserole de l’espace ont pu raconter n’importe quoi, pourquoi ne pas envisager que ces gens existent bel et bien et sont réellement devant nous ?
_ Parce que c’est impossible, répondit son maître. La Terre ne peut pas être habitée ! On n’a pas le droit d’acheter une planète peuplée…Pas en entier en tout cas. Et moi, j’ai payé pour toute la Terre.
_ Et c’est si grave ?
Pour toute réponse, Victor le foudroya du regard.
« Pragmatique ! » insista l’androïde dans un conseil faiblement murmuré.
De son côté, le Magus affichait un visage apeuré ; son pas était mesuré, hésitant. Lui aussi avait besoin d’un petit coup de pouce pour booster son courage défaillant : Seven et Max le tiraient chacun par une manche de son manteau.
Parvenu au centre de la place, sur un parterre de gazon devenu jungle miniature, Victor, raide comme la justice, le sourcil froncé, toisa son vis-à-vis de toute sa hauteur, sans dire le moindre mot.
Le vieil homme se sentit écrasé par cette présence et par les pesants regards de ses camarades cachés dans les fourrés autour d’eux. Il aurait voulu connaître des mots, au moins un ou deux, capables de le sortir de cette épouvantable situation, mais peut-être n’en existait-il tout simplement pas… Son instinct lui dicta alors une réponse qu’il jugea appropriée : il tomba à genoux…
« Ô Vénéré Visiteur des Etoiles, Source de Magie et d’Esprit, veuille nous accorder les bienfaits de ta clémence immanente ! implora-t-il en levant haut les bras.
Là…là, sous le coup de la surprise, Victor ne put s’empêcher d’écarquiller les yeux et de se décrocher la mâchoire. Il jeta un regard par-dessus son épaule, mais Harvey ne put que hausser les siennes et mimer son incompréhension. Victor s’affaissa quelque peu. Il se gratta la tête à la façon d’une brute brusquement embarrassée par sa propre violence.
Ce n’était pas de pragmatisme dont il avait vraiment besoin, mais de redevenir celui qui avait toute sa vie avait rêvé de la Terre, et de ne plus prendre les évènements au tragique. La Terre était peuplée ? Et alors ? Qu’est-ce que ça changeait pour lui ? Rien…il le comprenait.
Il tendit les bras vers le vieillard prostré et essaya de le relever, mais celui-ci résistait avec une étonnante inertie, et marmonnait toujours ses curieuses prières.
« Je vous avais bien dit que des gars comme eux vous prendraient pour une sorte de divinité, dit Harvey. C’est plutôt une bonne chose pour nous, ça peut être très utile.
_ Jamais de la vie ! s’insurgea Victor. Je ne suis pas un dieu.
_ Pragmatique ! répéta Harvey.
_ Sincère ! lui répondit Victor.
Seven avait observé toute la scène et riait sous cape devant la piètre performance de cet adulte terrorisé qui avait jusque là incarné l’autorité. Elle aurait pu lui dire que ni Victorvincent ni Harvey n’étaient des dieux, mais elle préférait attendre de voir si ces derniers le diraient d’eux-mêmes ou si Williamsky serait assez perspicace pour le deviner comme elle l’avait fait. Elle ne misait pas un bouton de culotte sur les autres, mais le Magus était incontestablement plus intelligent que ses collègues.
Ceux-ci justement, par courage ou par peur (eux-mêmes l’ignoraient) sortirent comme un seul couard de leur pitoyable cachette et se ruèrent aux pieds de cet être visiblement sacré qui n’avait pas arraché la tête de leur émissaire. Tous se prosternèrent, prièrent, invoquèrent, supplièrent, chantèrent.
Victor se décida à leur parler dans l’idiome qu’il avait appris de Seven :
« Relevez-vous, voyons, messieurs. Si vous me prenez pour une espèce de divinité ou quelque que chose de ce genre, laissez-moi vous dire qu’il y a erreur.
Le Magus fut le premier à lever la tête.
« Oui, Maître.
_ Je ne suis pas non plus votre Maître, dit Victor en souriant. Allons, relevez-vous s’il vous plaît.
_ Oui, Maître.
Le Magus se remit debout, les autres en firent autant en manifestant une profonde déférence. Aucun d’eux n’osait regarder directement les deux Visiteurs. Victor soupira.
_ Je m’appelle Victor Vincent ! dit-il en multipliant les révérences, forçant le comique au point de faire éclater de rire la petite Seven, qui cacha son visage dans la fourrure de Max qui la couvait d’un regard protecteur.
Williamsky comprit en un instant ce qu’il y avait à comprendre, et Victor comprit qu’il avait compris. A sa grande surprise, le vieillard poursuivit son petit manège sans rien dire aux autres qui, eux, n’avaient absolument rien compris.
_ Mon nom est Adam Williamsky, on dit aussi Williams…Je suis le Patron des Agnostiques du Village de l’Est, et aussi le Magus de ce Village.
_ Enchanté, lui répondit Victor. Je suis…heu…eh bien…Je suis Victor Vincent…Je viens…eh bien…je viens de heu…loin.
_ Des étoiles ? demanda le Magus, le regard brillant dirigé vers Seven.
_ Oui. Des étoiles, admit Victor bon gré mal gré.
_ Il vient des étoiles, il vient des étoiles, il vient des étoiles !!!
Le murmure se répandit parmi les religieux, courant sans fin de bouche à oreille, enflant comme s’il prenait plus d’envergue à chaque fois que quelqu’un prononçait le mot « étoiles ».
_ Oui, non mais oui mais attendez…fit Victor. C’est pas si grave !
_ Nous sommes honorés de ta venue, ô Grand Ancêtre ! dit l’imam.
_ Nous sommes tes humbles fils, ô Grand Jésus ! ajouta le petit prêtre.
_ Nous sommes sublimés par ta vibrante incarnation, Grand Ancêtre ! dit encore le moine au crâne peint.
_ Je ne crois pas que vous soyez un dieu, intervint Allaagan, l’athée, mais vous êtes notre Grand Ancêtre et vous avez tout mon respect.
Victor envoya un SOS muet en direction d’Harvey mais celui-ci ne pouvait lui être d’un très grand secours. Oh bien sûr, s’il avait été question de les écarter à coups de pieds… Seven accourut aux côtés de Victor et lui prit la main en dardant ses grands yeux noisette en direction des adultes ébahis. Le jeune homme sentit cette petite menotte toute chaude dans sa grande main et fut tout content. Mais la fillette prit la parole et assomma définitivement l’assemblée :
« Victor Vincent est l’Homme des Etoiles ! L’homme de la Prophétie ! C’est lui qui sauvera les Humains !
Harvey étouffa un rire nerveux. Il ne voyait que le dos de son maître mais devinait aisément sa crispation.
Quoi qu’il en dise, Victor Vincent avait décidé d’être pragmatique, Et cela commençait par accepter l'évidence : contre toute attente, il y avait des Terriens sur la Terre.
Et en plus, ces Terriens étaient des Humains.
La crispation sembla se muer en une tétanie musculaire généralisée.
Extra !
RépondreSupprimerLA SUITE !
OMG ! C'est vrai qu'il faut continuer ! Point n'y songeais...
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