Quiconque n’a jamais assisté au spectacle d’un androïde préparant un joyeux pique-nique improvisé pour son premier petit-déjeuner sur une planète déserte à des parsecs de presque tout, est sans doute déjà passé à côté de tellement d’autres belles choses dans sa vie qu’il ne devrait pas nourrir de regrets supplémentaires. Victor Vincent pouvait se targuer d’avoir traversé la moitié de l’univers, d’être devenu un exilé volontaire sur le « Berceau de l’Humanité », ET d’assister à ce spectacle. Il estimait d’ailleurs à ce sujet que c’était très cher payer le rêve et les milliards de kilomètres. Mais Harvey avait si lourdement insisté sur ses compétences de maître es-repas champêtre ! Aurait-il vraiment pu contrarier un tel élan de bonne volonté ?
Oui…songeait Victor, j’aurais pu…
Son compagnon artificiel avait déplié une couverture (où l’avait-il dénichée au fait ?) sur l’étendue herbeuse, ou plus exactement broussailleuse, qui s’étendait au pied de l’astrogare. Il avait ensuite sorti les boîtes de rations, déniché du petit bois et…allumé un feu de camp.
« Pourquoi faire du feu ? avait demandé Victor. C’est stupide et inutile, il suffit d’appuyer sur un petit bouton pour cuire tout un repas
_ Un feu c’est fait aussi pour réchauffer, avait répondu Harvey, péremptoire.
Victor n’avait pas cherché à épiloguer sur la relative douceur de ce début de matinée. En fait, il ne l’aurait jamais admis ouvertement, mais l’idée lui avait tout de suite plu. Jusqu’au moment où Harvey avait sorti (mais d’où ?) une petite casserole, y avait vidé deux boîtes de nourriture et commencé à faire chauffer le tout en y ajoutant toutes sortes de choses dénichées dieu sait quand et dieu sait où…
« Qu’est-ce que c’est, au juste, que ces herbes que tu mets dans ta préparation ? demanda-t-il enfin…Ces rations sont conçues scientifiquement et on n’est pas du tout sensés y ajouter quoi que ce soit.
_ En cuisine comme en toute chose, un peu d’imagination ne fait pas de mal ! répondit l’androïde en trempant le doigt dans son brouet. C’est AUSSI ça, l’aventure…
De l’imagination ??! Me dire ça à moi qui suis un puits sacré d’imagination ! Je suis, enfin j’étais, payé pour imaginer des choses fabuleuses ! Pour des milliards d’Etres stériles je suis, j’étais, la source vive de la création ! Et ce…cette chose…cet ingrat…ce…
_ Goûtez un peu ça, vous m’en direz des nouvelles ! fit Harvey en tendant à son maître une petite cuillère de sauce.
_ Mais d’où sors-tu tous ces ustensiles à la fin ?
_ Goûtez ! lui intima l’androïde.
Victor huma un instant le fumet et son estomac émit un gargouillis approbateur. Il goûta et fut forcé d’admettre que cette préparation était rien moins que succulente ! Il n’avait même jamais rien mangé d’aussi délicieux.
_ Pas mal hein ? fit l’androïde avec un clin d’œil. Dans l’océan de ténèbres que constitue ma mémoire, j’ai tout de même retrouvé quelques recettes.
_ Ah oui pas mal du tout, répondit Victor. Tes souvenirs sont peut-être parcellaires mais ils au moins leur utilité. Mais j’en reviens à mes questions : d’où as-tu tiré tous les ingrédients ? Et ces assiettes, ces fourchettes…?
_ Pour ca c’est très simple, il n’y a pas de mystère : cette nuit, j’ai profité de votre sieste pour retourner au module. Mon idée initiale était de ramener le générateur avec moi mais c’était bien trop encombrant, alors je lui ai fait fabriquer un peu de matériel. Ce fut un peu laborieux mais j’ai fini par obtenir quelques résultats que j’ai aussitôt fourrés dans mon sac à dos. C’est sur le chemin du retour que j’ai pris un peu de temps pour dénicher ces quelques herbes aromatiques ; j’ai aussi trouvé de l’ail et ces délicieuses petites baies. Il y en a de pleins buissons par là-bas…
_ Mais…comment as-tu pu effectuer autant de tâches en cinq minutes à peine ? s’exclama Victor, encore plus étonné.
_ Cinq minutes ? Vous voulez rire ? Vous avez dormi plus de cinq heures, lové dans vos coussins, répondit Harvey en riant. J’ai tout de même dû courir un peu pour être dans les temps, mais vous ronfliez encore lourdement à mon retour…
_ Cinq heures ?! Tu te moques de moi ! C’est impossible !
_ Je vous assure que c’est très possible, puisque que vous avez réussi. D’ailleurs je ne vois pas où est le problème…vous étiez très fatigué, vous vous êtes reposé, c’est bien naturel…
_ C’est bien ça le problème ! rétorqua Victor. Naturel, ça ne devrait pas l’être pour un Etre ! Je ne comprends rien à ce qui m’arrive.
_ Ca nous fait brusquement deux points communs… » gloussa l’androïde.
Victor déclencha mentalement une phase « diagnostic » de son centre de régulation interne. Celui-ci produisait à la demande une manifestation holo rassurante susceptible de décrire avec des mots simples son état de santé pour un Hôte souvent ignorant de la chose médicale. Comme toujours dans le cas de Victor, l’holo médical qui apparut était une jeune fille brune aux yeux verts, vêtue de la même robe grise. Son visage était toujours aussi triste et sa voix pleine de mélancolie. Mais son propos était on ne peut plus professionnel…
« Pourquoi suis-je aussi fatigué et aussi…faible ? lui demanda Victor.
_ L’analyse démontre que vous subissez le contrecoup des modifications physiologiques que vous avez initialisées il y a 3 mois, répondit l’holo : augmentation de la masse musculaire, de la capacité pulmonaire, renforcement de l’ossature, optimisation du rapport poids/taille, amélioration des capacités potentielles de course et de levage, etc…Combinés avec une pesanteur supérieure à ce que votre corps a l’habitude de supporter, les changements en cours absorbent une part énorme de votre énergie et imposent une alimentation riche et des périodes de sommeil plus longues et plus rapprochées.
Harvey émit un long sifflement admiratif puis ajouta, hilare :
_ Eeeeh bien ! Vous n’avez pas lésiné sur les moyens ! Vous faites la totale et après vous vous demandez encore pourquoi vous êtes aussi « fatigué » ?
_ Très franchement, j’avais oublié tout ça, fit Victor un brin vexé. Et puis c’était sensé me rendre plus fort et plus endurant, pas plus épuisé.
_ Ca viendra ne vous inquiétez pas, mais il faut dire que vous partez avec un bel handicap alors ça prend un peu de temps…
Dites donc elle est mignonne votre holo, mais pas très joyeuse, ajouta-t-il pour ne pas laisser à son maître le temps de réagir.
_ Elle est toujours comme ça, dit Victor. je ne sais pas pourquoi.
_ Bah ! Tous les goûts sont dans la nature. De toute façon, un type qui aime autant le noir ne pouvait pas matérialiser des holos de clowns bariolés, et vice et versa»
Victor haussa les épaules et attaqua férocement une pleine assiette de ragout. Quand Harvey manifesta son envie d’explorer un peu les alentours, il répondit à l’interpellation de l’androïde par un simple signe de la main et un grognement approbateur.
Harvey s’empara de son sac à dos et repartit donc seul à la découverte de cette Terre pour laquelle il s’était tant battu…il y a si longtemps. Si longtemps vraiment ? Il n’était sûr de rien. Un an, un siècle ou mille ans ne changeaient rien à l’affaire : il était là. L’ironie lui faisait monter des larmes aux yeux à chaque fois qu’il repensait aux efforts inouïs que ses amis et lui avaient déployé pour essayer, vainement, de parvenir jusqu’ici. Mais ce n’était bien sûr qu’une sensation virtuelle : de larmes il n’y avait point.
« Autant pour ces Humains qui nous voulaient à leur parfaite ressemblance mais ne nous ont pas accordé le droit de pleurer, se dit-il. Sans doute avaient-ils peur de quelque chose… »
Il n’était pas fâché de voir la façon dont les choses se déroulaient depuis qu’il avait été réactivé par cet Etre arrogant. Premièrement, il avait marqué des points à chaque fois que Victor Vincent lui avait posé des questions (au demeurant pas très futées) ; deuxièmement, il pourrait se balader seul aussi longtemps que celui-ci serait dans cet état anémique. Ce n’était qu’un semblant de liberté mais avec tout le goût de la vraie.
Harvey marchait d’un pas tranquille au milieu de ce qui avait dû être une grande rue de la métropole abandonnée. Large à l’échelle démesurée de la cité, bordée d’immeubles hauts de plusieurs dizaines d’étages aux murs couverts d’écrans gigantesques comme on en disposait alors dans les lieux publics. Informations, publicités, spectacles, diffusés en boucle à la population qui se baladait dans les rues. Tout ceci datait d’avant la mise en réseau neuronale et l’utilisation individualisée des subconscients, adaptée aux souhaits et désirs les plus enfouis de chacun.
Pas le moindre doute sur la haute antiquité de tous ces appareillages totalement oubliés ailleurs. Le tout datait de bien avant l’Ere Normale. Aujourd’hui, seuls quelques Etres isolés, incapables de supporter les implants neuraux ou adeptes d’obscures religions, avaient préservé cette technologie, mais ils étaient peu nombreux, et du fait de cette singularité, entièrement coupés du reste de l’univers. Harvey enregistra toutes ces données afin de ne pas paraître étonné face à son maître. Lui-même n’avait jamais vu de sa vie d’écrans, solides, palpables, de signaux lumineux ou autres outils de communication externe. Bien sûr, plus rien de tout ceci ne fonctionnait depuis belle lurette…
Harvey trouva un nombre faramineux de textes et d’inscriptions, mais la langue utilisée lui était complètement inconnue et il ne comprenait rien de ce qu’il lisait.
Quel avait pu être le nom de cette cité ?
Il était comme éveillé et perdu au beau milieu d’un rêve.
Tout attirait son regard curieux : véhicules alignés sur la chaussée, immeubles vides et ces objets du quotidien qu’on voyait partout. Il avait d’abord avidement complété sa collection, bourrant son sac des artefacts les plus divers, avant de renoncer devant l’ampleur de la tâche. Puis il s’était rendu compte que c’était là un comportement infantile : tout collecter, tout répertorier, tout comprendre, leur prendrait des années et des années. Pour l’heure, le mieux qu’il pouvait faire était d’essayer de dégager une vue générale de ce vaste tableau ; les détails viendraient plus tard. Même si rien ne l’empêchait de récolter quelque petite curiosité quelque curiosité ici ou là…
Harvey leva les yeux vers les flaques de ciel bleu qu’il apercevait entre les hautes tours. Il réfléchit quelques minutes puis décida que n’importe laquelle ferait l’affaire. Il déposa son sac au sol et entreprit de faire, à mains nues, l’escalade de la façade grise et parfaitement plane du plus haut bâtiment qu’il avait pu trouver.
Le soleil était déjà bien haut lorsque l’androïde acheva son ascension et posa le pied sur un toit parfaitement horizontal. Pour être artificiel, Harvey n’en étais pas moins essoufflé. Les yeux fermés, respirant à grandes goulées un air plus frais, il se reposa quelques instants. Une fois remis de son effort, il put enfin s’offrir ce spectacle unique et fabuleux de contempler la cité à plusieurs dizaines de mètres de hauteur, ce que plus personne n’avait fait depuis des temps immémoriaux.
Sa déception fut à la hauteur de l’exercice. C’était, d’une certaine façon, assez grandiose : une ville de titans à la mesure des titans qui l’avaient élevée et qui y avaient vécu, s’étendant à perte de vue d’un bout à l’autre de l’horizon. Mais c’était aussi une morne et répétitive succession de tours, entrelacs de rues et d’avenues. L’absolue négation de tous les principes d’urbanisme appliqué. Quelles mouches délirantes avaient piqué les Humains pour qu’ils bâtissent un assemblage aussi déprimant ? se demanda Harvey avec un rictus moqueur.
Et quelle mouche le piqua donc lui, à cet instant même ? Il ne pouvait le dire. Lui ou plutôt ses jambes qui, sans qu’il leur en ait donné l’ordre, s’étaient mises en mouvement et le poussaient à marcher vers le bord du toit-terrasse.
« Qu’est-ce qui m’arrive ? grogna-t-il en grimaçant. Impossible de m’arrêter ! »
Harvey n’avait jamais rien vécu de tel ; il voyait se rapprocher un précipice dont il ne connaissait que trop bien l’effrayante hauteur. Toute sa volonté était tendue vers un seul but : stopper, obliger ses muscles à lui obéir. Mais rien n’y faisait, il avait beau jurer, serrer les dents et les poings jusqu’à se faire faire mal, il avançait inexorablement vers le rebord.
A un pas du vide, au lieu de se plier docilement à son instinct de survie, son corps incontrôlable le projeta dans un grand bond en avant et dans l’abîme.
Un androïde était incapable de perdre son sang-froid s’il n’avait pas été expressément conçu pour ça (ce qui arrivait rarement, l’intérêt de la chose n’ayant jamais été démontré, sauf pour rigoler). Si l’on ajoute à cela que, par une loi universelle bien connue, les quelques secondes de sa chute durèrent une éternité, Harvey eut tout le loisir de réfléchir à sa situation. Plusieurs questions lui vinrent à l’esprit mais presque aucune ne trouva de réponse : un cachalot existentialiste tombant avec lui toucherait-il le sol le premier ? Ce plongeon était-il le moyen le plus sûr d’arriver (intact) en bas ? Pourquoi le chat de Schrödinger ? Avait-il vraiment oublié son rendez-vous ce fameux soir ? Y-aurait-il une vraie vie après sa non-vie artificielle ? Quel salopard avait décrété qu’il ne fallait pas installer de système d’arrêt automatique sur les androïdes en cas de souffrance extrême prévisible ? (Sûrement le même qui avait décidé qu’ils n’auraient pas d’ailes…mais ça ne constituait qu’une demi-réponse)
Au bout d’une seconde, il en eut fini avec l’introspection.
Puisque tout s’achèverait bientôt sans douleur à quoi bon se torturer ? Encore un mystère sans réponse. Dans le genre exercice inutile, celui-ci était certainement le plus inutile. La seule chose qui pourrait le sauver à ce stade ce serait que l’immeuble dispose d’un système de protection automatique pour empêcher les suicides. Le genre de bidule qui ne risquait pas de fonctionner encore après autant de siècles.
A cet instant précis, et alors qu’il ne lui restait plus qu’une vingtaine de mètre à « parcourir », Harvey atterrit brutalement, et avec un ou deux rebonds, sur un grand filet qui venait de se déployer. L’androïde n’en crut pas ses yeux : le choc avait été inattendu mais _ bon sang !_ il était sauvé.
Une voix sortie du néant l’interpela avec dans le ton quelque chose comme de la douceur, mais dans une langue étrangère dont il ne comprenait pas le moindre mot :
« Service de sécurité de l’immeuble A-232 à votre service, bonjour cher monsieur !
_ Heu…bonjour…(entrée en matière assez universelle et propre à ne pas déclencher trop vite les hostilités dans la plupart des langues)
_ Ma fonction est d’empêcher les accidents mortels à l’intérieur et aux abords de l’immeuble A-232, reprit l’ordi de sécurité. Avez-vous…a/ essayé de mettre fin à vos jours… b/ eu un accident… ?
_ Moi aussi je suis content de faire votre connaissance, répondit Harvey à tout hasard.
_ Langage inconnu en cours d’interprétation, je n’ai pas compris votre réponse, fit l’ordi. Avez-vous…a/ essayé de mettre fin à vos jours …b/ eu un accident ?
_ Il me semble reconnaître une question mais je ne la comprends pas…désolé.
_ Mon rôle est de prévenir les accidents et de répertorier les suicides. Pourriez-vous m’indiquer si vous aviez l’intention de sauter ? Avez-vous…a/ essayé de mettre fin à vos jours …b/ eu un accident ?
_ Ah ?
_ Réponse enregistrée. Le suicide constituant un droit fondamental de l’individu, notre société vous exprime ses plus profonds regrets pour ce contretemps et vous souhaite une bonne fin de journée. »
Harvey entendit un léger déclic lorsque le filet se retira sous lui. Surpris, il n’eut pas le réflexe de s’agripper et reprit sa chute dans un long cri. Le tout s’acheva dans un bruit sourd au moment de l’impact entre son corps et le béton. Heureusement pour lui, les dommages ne furent pas aussi graves que s’il était tombé depuis le sommet de l’immeuble sans interruption. Il s’en tira néanmoins avec un bras fracturé, des côtes cassées ou fêlées, une ou deux hémorragies internes, sans compter les ecchymoses, les plaies ouvertes et le mal de crâne.
L’atterrissage avait été rude mais non fatal.
« J’ai sûrement dû lui dire une ânerie... fit l’androïde, consterné.
_ Bon eh bien…comme je ne peux pas tomber plus bas et que je souffre le martyre rien qu’en respirant, je vais rester ici bien tranquille en attendant que tout ça se remette en place… »
Sa résolution prise, il ne fit même pas l’effort de se trouver un endroit plus confortable, ferma les yeux et attendit sagement. Ou tout au moins en aurait-il été ainsi si ses jambes n’avaient pas, inexplicablement et de leur propre chef, décidé de se remettre en mouvement. Dans une gesticulation atrocement douloureuse pour lui, Harvey se releva comme un automate à demi brisé, hurlant, à l’agonie. Le pire étant toujours à venir, son instinct apparemment vicié le poussa à prendre appui sur son bras cassé pour essayer de se relever. Nouveau hurlement et quasi perte de connaissance.
Harvey se percevait assez vaguement debout, marchant et même courant, alors que son esprit était noyé dans un demi-coma. Privé de volonté, il percutait régulièrement tel ou tel obstacle, se blessait un peu plus et se chutait parfois lourdement, mais se relevait et avançait toujours. La douleur avait franchi un stade au-delà de la douleur, et il ne souffrait même plus.
Au bout de sa course, après être passé au travers du seul buisson d’épineux qu’il avait trouvé au cours de sa promenade, et après avoir dû percuter, faute de pouvoir se baisser, un dernier panneau, l’androïde arriva au but qu’ « on » lui avait fixé.
Alors il le vit. Et il comprit.
Harvey se tenait (mais il ne savait pas comment) debout, immobile, à quelques mètres d’une sorte de lourd engin à six roues, massif, peut-être blindé, encerclé par une meute de créatures quadrupèdes hurlantes et très excitées. Debout sur le toit, Victor Vincent, blessé au bras gauche, donnait d’inutiles coups de pied dans le vide. Les bestioles étaient apparemment incapables de l’atteindre là où il s’était réfugié, mais semblaient attendre qu’il tombe comme un fruit mûr.
Harvey poussa un soupir et cracha un peu de sang sur le sol. Comment n’avait-il pas immédiatement deviné l’origine de ses maux alors que c’était toujours la même ?
« Ah ! Te voilà enfin ! cria Victor qui venait de l’apercevoir. Que t’est-il arrivé ? Comment t’es-tu mis dans cet état ?
_ J’ai glissé et je suis tombé, répondit l’androïde.
_ Quel maladroit tu fais ! Je ne tiens plus, moi, ici. Débarrasse-nous vite de ces monstres, veux-tu ?
_ Moi ? Mais…
_ Tu n’auras pas à te déplacer, elles viennent déjà vers toi.
La meute avait en effet repéré cette proie tout aussi attirante : un bipède isolé, blessé, déjà presque mort. L’entrée idéale en somme, car ils ne comptaient pas pour autant laisser échapper le plat de résistance perché. Ils étaient une demi-douzaine à encercler Harvey. C’étaient des prédateurs de bonne taille, leurs mâchoires garnies de crocs luisants arrivant à hauteur de ses hanches, le poil noir hérissé.
« Qu’est-ce que c’est que ces…choses ? fit Victor en s’asseyant pour soulager son bras. Il y en a une qui m’a mordu !
_ Et comment je…est-ce que c’est vraiment important de le savoir ? répondit l’androïde en essayant de deviner lequel de ses adversaires serait le premier à bondir sur lui.
_ Simple curiosité, avoua son maître.
_ Les meutes sont régis par des règles strictes, énonça Harvey dans un murmure. Les membres de la troupe entourent leur future victime, mais seul le chef de meute a le droit d’attaquer le premier. Si vous pouvez l’abattre, alors tous les autres fuiront sans demander leur reste.
_ Epatant ! s’exclama Victor.
Cependant, contrairement aux habitudes, la ruée fut collective. En une milliseconde, Harvey fut submergé par les six créatures à la fois et s’effondra sous le nombre et la force des assaillants. Victor se demanda s’il avait tout de même eu le temps de repérer le meneur de la meute, mais il en doutait. La mêlée fut intense, d’une fulgurance inouïe, pleine de bruit, de fureur, de touffes de poils, et de lambeaux de chair volant à la ronde.
Soudain, l’une des brutes velues émit un terrible couinement de douleur et fut projetée en arrière, immédiatement suivie par un de ses congénères. Contre toute attente, Harvey réussit à donner du pied dans le museau d’un troisième molosse, ce qui provoqua la panique dans leurs rangs et tous s’enfuirent la queue entre les jambes.
Victor put dès lors sauter à terre et se précipiter vers son compagnon synthétique. Celui-ci s’effondra ; sa respiration était irrégulière et sifflante, du sang s’échappait d’un peu partout. Il n’aurait pas pu expliquer comment il était parvenu à s’en sortir, mais il y était parvenu. Le visage souriant de son maître apparut au travers de la brume de son œil droit mi-clos (ce qui restait du gauche ne voyait plus très clair).
« Bravo mon vieux ! Sacrée bagarre !
_ Mouais… je me sens un peu fatigué, répondit Harvey, pince sans rire.
_ Et moi donc ! Il doit y avoir quelque chose de lénifiant dans l’atmosphère de cette planète…
_ Sûrement quelque chose dans ce goût-là oui, fit Harvey qui n’avait plus la force de se mettre en colère.
Victor sortit du fond de son grand chapeau noir le petit œuf bleu cristallin qui lui servait de commande pour diriger son androïde. Il le manipula doucement et une jeune fille brune aux yeux verts infiniment tristes, vêtue d’une simple robe grise, apparut, agenouillée au chevet du pauvre Harvey.
« C’est pas très beau à voir…dit-elle dans un murmure à peine audible.
_ C’est vrai que cette maudite bestiole ne m’a pas raté ! fit Victor en massant son bras douloureux. Et je suis toujours aussi épuisé…
_ Je ne suis pas médico, rétorqua la jeune fille, je suis le programme de soin installé dans le programme de votre androïde.
_ Ah c’est juste, dit Victor un peu peiné.
_ Elle ressemble drôlement à l’holo de votre central interne…gémit Harvey dans une ultime moquerie.
Victor fit une moue dédaigneuse.
_ Dois-je déjà le recycler en terreau ou est-il récupérable ? demanda-t-il sèchement.
_ Cette unité est parfaitement « récupérable », répondit l’holo-programme. Etat global très altéré mais après dix jours de repos total la régénération le sera tout autant.
_ Dix jours !? Mais c’est très long ! On ne peut pas faire plus vite ?
_ Bien sûr. Si vous avez sous la main une unité spécialisée en réparation…
Victor jeta un œil interrogateur vers le corps moribond, qui tourna vers lui le regard inexpressif de son œil à gauche presque intact.
_ Non, je n’ai rien du tout de ce genre, fit Victor après avoir remisé sa fragile espérance.
_ Alors ce sera dix jours, décréta l’holo avant de disparaître. Je déclenche une mise en semi-veille qui favorisera la régénération et atténuera la douleur
_ Bon. Tout n’est pas si négatif…Faisons contre mauvaise fortune bon cœur : dix jours c’est sûrement aussi ce qu’il me faudra pour être au maximum de mes capacités…Nous serons donc tous les deux en pleine forme pour poursuivre notre voyage.
_ Génial…murmura Harvey comme il s’assoupissait.
_ Ecoute…En restant ici nous serions trop à découvert si nos amis venaient reprendre leur festin, alors le mieux c’est de nous réfugier dans la gare. »
Victor Vincent se redressa, épousseta son costume tout poussiéreux et se mit en marche vers la gare. Harvey grogna et son corps fut comme saisi de tremblements nerveux. Victor jeta un regard en arrière :
« Tu comptes dormir là ? » fit-il goguenard.
Harvey émit un râle. Victor sembla réaliser que l’androïde ne pourrait pas le suivre, même en clopinant, comme il l’avait d’abord imaginé. Il revint sur ses pas et se pencha sur le blessé.
« Apparemment tu n’es pas capable de te mettre debout et encore moins de me suivre…je n’ai donc que trois solutions : 1/ Te laisser là, et espérer que les créatures de tout à l’heure ne viendront pas finir le travail à la tombée de la nuit (le corps d’Harvey eut un nouveau soubresaut) ; 2/ Rester là moi aussi, mais nous serions dévorés tous les deux ; 3/ Te traîner comme je peux jusqu’à la gare. »
Le corps de l’androïde, mû par un réflexe nerveux, s’arque-bouta brusquement. Harvey râla, exhala une malédiction qui mourut dans un incompréhensible borborygme, puis sombra dans son demi-coma. Victor le contempla quelques instants en silence, puis dit en soupirant :
« Je plaisantais. Je vais bien trouver le moyen de te transporter jusque là-bas sans abîmer d’avantage ta pauvre carcasse.
Il lui fallut près de deux heures pour trouver les matériaux nécessaires et bricoler un semblant d’attelage à deux roues sur lequel il transporta le corps synthétique de son compagnon. Puis, ployant sous l’effort, il se mit en route, tantôt tirant, tantôt poussant au gré des obstacles.
« Je reconnais que tu avais parfaitement raison : j’aurais dû emporter des armes, monologua Victor. Mais si tu savais comme l’idée de violence physique est éloignée de ma personnalité. Ca peut paraître étonnant je pense…Les aventuriers que je créais étaient pourtant toujours bourrés d’armes en tous genres et il ne m’est même pas venu à l’esprit que je pourrais être attaqué et aussi gravement blessé sitôt arrivé sur Terre (cette morsure au bras est particulièrement douloureuse)…Je crains de m’être précipité dans les bras de l’Aventure sans trop réfléchir…
_ Tu n’as pas à t’excuser tu sais, ajouta-t-il, je ne suis pas un maître ingrat : bien que je me sois retrouvé seul face au danger (et même cruellement mordu !), et malgré cette incompréhensible maladresse qui t’a fait choir (il faudra d’ailleurs que tu me racontes, ça ne doit pas manquer de piquant), j’admets que sans ton intervention les choses auraient pu mal tourner.
_ Note qu’il m’a fallu une bonne dose de présence d’esprit pour me souvenir de la fonction « garde du corps » de ta programmation. Cette grosse bête venait de me mordre (alors que j’étais particulièrement amical avec elle !), j’ai bondi sur le toit de ce…char ou je ne sais quoi. J’ai vite compris que je ne m’en sortirais pas seul alors à tout hasard j’ai pris l’œuf et… Ah ! Nous sommes arrivés ! Pas trop tôt hein ? C’est épuisant ce que tu peux être lourd ! On vous fabriquait en quoi, vous autres androïdes ? »
Victor était plus qu’épuisé, vidé de ses forces, lorsqu’il déposa Harvey sur un large fauteuil, et il se serait bien allongé pour un petit somme Mais il ne pouvait pas prendre encore de repos ; il lui fallait s’assurer que les créatures (ou d’autres) ne pourraient pas entrer dans la gare à leur insu. Faire le tour de la zone lui prit une heure d’un travail fastidieux, mais il s’en revint rassuré : portes, baies, fenêtres, tout était hermétiquement fermé.
En l’absence d’éclairage artificiel, le soir débutait très tôt dans cette ville aux immeubles si hauts qu’ils cachaient le soleil. Victor en avait d’ailleurs faussement déduit qu’il lui faudrait compter avec huit de lumière naturelle par jour. Il était pourtant bien loin de ces préoccupations quand il tomba comme une masse dans le fauteuil voisin de celui d’Harvey. Il aurait voulu s’endormir aussitôt, mais les évènements de la journée avaient chargé son corps d’adrénaline. La morsure à son bras gauche s’estompait petit à petit, il avait faim à dévorer trois fois son poids en viande, et il avait été attaqué par des animaux qui étaient sans doute dans le même cas… ce qui fit naître un très large sourire.
« Après tout, voilà qui fait de moi un Terrien à part entière ! »
En réalité, c’était autre chose qui le tenait éveillé, une fugitive image qui ne cessait de le hanter. Il n’aurait pas pu jurer de ce qu’il avait vu cette milliseconde-là…juste avant l’attaque de la meute de carnivores excités. Mais s’il le fallait, eh bien, il dirait qu’il avait vu…
« Tu ne me croiras certainement pas mon vieil Harvey, dit-il comme ses yeux finissaient tout de même par se clore. Tu ne croiras pas que j’ai vu parce que c’est absolument impossible. »
Sûr le fond comme la forme, c'est ton meilleur.
RépondreSupprimerLes vacances te réussissent, on dirait...
Bon alors et la suite ? ça vient ?
Ouais ouais j'en suis à deux pages sur le chapitre 4
RépondreSupprimerJe voulais parler du chapitre 10, moi...
RépondreSupprimerMais moi aussi ! On ne dirait pas que t'es comptable...
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