Un nez ? Deux yeux ? Une bouche quelque peu édentée…Une flamboyante crinière rousse…Un visage parsemé de tâches de son, de grands yeux noisettes.
Une peau bleue sous une fine robe blanche.
Une peau bleue.
Lorsque le doute raisonnable est à ce point battu en brèche, il est difficile de lutter à armes égales, même quand on s’appelle Victor Vincent.
Caché derrière son écran, à l’intérieur du module, il l’observait qui farfouillait un peu partout dehors. Sans pour autant avoir l’air de chercher quelque chose de précis, elle parlait toute seule en soulevant tous les objets qu’elle trouvait. Victor se demandait s’il s’agissait là d’un mode de communication avec…quelqu’un d’autre (maintenant qu’il avait accepté la réalité de sa présence, il avait moins de mal à franchir le pas et à imaginer toute une légion de fillettes cachées dans tous les recoins de la cité).
Quand elle s’approcha avec mille précautions du générateur (j’aurais dû le cacher ! songea-t-il, j’aurais dû le cacher, elle l’a vu !), ce fut pour le faire rouler sur le sol comme une vulgaire boule de verre. Puis elle trempa un doigt dans le goûteux déjeuner qu’il avait préparé « à la façon androïde », mais fit une grimace de dégoût et recracha vigoureusement.
Victor fut à deux doigts de se précipiter dehors pour lui dire sa façon de penser, mais se retint in extremis.
Car il avait peur. Peur de l’inconnu(e), mais aussi peur de lui faire peur et de la voir fuir.
Et Harvey qui dormait encore paisiblement !... Ce fichu androïde aurait pu lui être utile dans une situation pareille ! Mais il était plongé dans son coma (doublement artificiel, pour le coup) depuis neuf jours et son logiciel de dépannage refusait de l’interrompre prématurément.
Victor Vincent se dit qu’il devrait donc se tirer tout seul de cette inextricable situation.
Sortir ? Rester tranquillement à l’intérieur et observer ?
Il prit une lente et profonde inspiration, pour vérifier que le mirage n’allait pas disparaître, simplement parce qu’il aurait aimé que cela arrive. Mais non. « Elle » était bien là, sans le moindre doute, rationnel ou non.
Quand il commanda l’ouverture de la porte, elle était toujours là, debout à dix pas du module, le fixant de ses grands yeux incrédules. Elle était comme hypnotisée.
C’était une petite fille.
« Salut… » lui dit Victor en lui tendant une main peu assurée qu’elle regarda sans bouger et sans dire un mot.
***
Au cours des neuf jours précédents, Victor Vincent s’était donné comme premier objectif de mettre pleinement à profit ce temps pour faire ce qu’il avait négligé de faire avant de partir pour son voyage intergalactique : préparer son voyage intergalactique.
Le petit vaisseau qui l’avait vaillamment amené à bon port avait achevé sa mue et était devenu, comme prévu, une horrible habitation difforme, tordue, inconfortable.
Victor en avait néanmoins fait sa base opérationnelle. Plantée au milieu d’un grand Rien de plusieurs kilomètres carrés, elle était en effet plus facilement défendable que tout ce qu’il avait pu trouver dans la cité. Grâce à sa carriole improvisée il avait pu transporter (au prix de terribles difficultés !) le corps inanimé d’Harvey l’androïde et l’avait installé dans ce qui ressemblait le plus à une chambre (il y avait un lit).
Les matins et les soirs, il avait passé de longues minutes à admirer le lever et le coucher du soleil. Victor était resté ébahi devant ce spectacle qu’il contemplait pour la première fois. Tout, depuis la Terre, prenait une dimension différente : plus petite, plus rétrécie, et en même temps tellement immense qu’il se sentait lui-même à la fois géant et minuscule. C’était une sensation curieuse, comme s’il n’appartenait plus à l’univers mais à ce soleil, à cette lune, à ce ciel bleu, à cette nuit étoilée.
Paradoxalement, les merveilles de l’univers, qu’il connaissait depuis l’enfance, lui paraissaient incomparablement moins émouvantes. Harvey et lui avaient pénétré sous un dôme de bleu azur, la demeure primordiale. Il en avait conçu un émerveillement enfantin qui ne s’affadirait jamais plus par la suite.
En fait, le plus gros de son activité avait consisté à planifier plus sérieusement la suite de leur installation sur la Terre. Il leur fallait tout d’abord des outils simples : couteaux, cordes, caisses… Tout cela lui avait demandé un travail patient et acharné pour arriver à se faire comprendre du générateur, car celui-ci lui fournissait sans rechigner, en quantité cosmique, tout ce qu’il ne lui avait pas demandé (et à peu près rien de tout le reste).
Et pendant ce temps il n’avait pas cessé de repenser à ce qu’il croyait avoir aperçu le soir de l’attaque des cerbères. Hallucination due à une fatigue excessive et à une fin de journée mouvementée ? Possible…Mais il n’y croyait pas. Pas plus qu’il ne croyait à la réalité de ce qu’il avait vu. Alors ? Pas moyen de trancher sans y retourner. Et pour cela il fallait attendre la fin des dix jours.
Ou bien, aller sur place sans attendre.
Ou encore, attendre, attendre, attendre, et voir arriver, le dixième jour, une petite fille de dix ans et se calfeutrer illico dans son abri…
Maintenant qu’elle était là devant lui, il se fouetta intérieurement d’avoir eu cette réaction de fuite saugrenue. Il savait bien que ce n’était pas réellement de la crainte, mais il se trouvait tout de même franchement stupide. Elle avait beau n’avoir aucune raison d’être là, ni même d’exister, le fait demeurait : elle était là et elle existait. Alors ? il s’assit sur la plus haute marche du perron et lui fit signe d’approcher.
Incapable de détacher son regard de ce grand adulte tout vêtu de noir, elle obtempéra. Elle l’avait cherché pendant des jours à travers la cité déserte, et avait tout de suite su qu’elle le trouverait près de cette drôle de construction aux formes bizarres et un peu monstrueuses (on n’avait jamais vu de module colonial exposer autant d’excroissances extravagantes, de balcons inutiles ou de volumes inhabitables. C’était une sorte d’œuvre d’art unique en son genre…).
La fillette ne semblait pas avoir peur du tout. Victor perçut cependant une certaine retenue, une timidité qui n’avait d’égale que la sienne. Muets, ils se regardaient avec de grands yeux étonnés, chacun détaillant l’autre : son visage, ses bras, ses cheveux, ses habits. Enfin, après de longues minutes passées à se découvrir du regard, elle prit l’initiative de le toucher du bout du doigt, lentement. Elle effleura d’abord la manche de sa veste, puis descendit un peu et posa un doigt sur le dos de sa main.
« Salut…répéta Victor en souriant.
_ Bonjour, répondit la fillette.
_ Mince…Je n’avais pas pensé à question de la langue ! Apparemment nous ne sommes pas reliés…ça va poser un problème, ça…
_ Vous habitez là-dedans ? demanda-t-elle en désignant le module. C’est une maison très très bizarre. Ma maison n’est pas du tout comme ça !
_ Je ne comprends rien du tout, désolé…
_ Vous êtes qui ? demanda-t-elle encore sans se décourager.
_ On ne va pas aller très loin comme ça, tu sais. Comment te faire comprendre ?
_ Vous vous appelez comment ? Mon nom à moi c’est Seven ! ajouta-t-elle avec un grand sourire. C’est pas mon vrai nom en fait, mais j’ai pas le droit de dire le vrai. Les Anciens savent pas que je le connais alors, je fais attention…
Victor fit la moue et mima son incompréhension à grand renfort de gesticulations du plus haut (et involontaire) comique. La petite fille se mit à rire de bon cœur. Seven serait morte de honte plutôt que de reconnaître qu’elle avait eu peur, mais elle était bien rassurée : celui-là au moins n’était certainement pas un dieu !
« Je ne sais pas si je dois me féliciter de ce rire-là, fit Victor en constatant que la mine quelque peu craintive s’était muée aussi rapidement en sourire narquois. C’est mon problème ça : même aidé par la barrière de la langue, je ne sais pas garder bien longtemps mon aura de mystère.
Seven jetait à présent de fréquents petits coups d’œil dans le dos de Victor.
_ Je ne sais pas qui tu es, répondit Victor en essayant de lui masquer ce qu’elle avait l’air désireuse d’examiner, mais je suppose que des présentations s’imposent : je me nomme Victor Vincent, dit-il avec force emphase et courbettes.
La fillette rit une nouvelle fois et se mit à imiter ses moindres gestes, contrefaisant une révérence et lui disant pompeusement :
« Jemenom Victorvincent !
Victor ne put s’empêcher de rire à son tour. Cette gamine avait décidément un drôle de caractère et pas mal de jugeote.
Sans savoir au juste pourquoi, il se refusa à accéder à son évidente curiosité et boucla la sécurité du module. Sans doute n’avait-il pas encore laissé derrière lui toute suspicion à son égard. De toute façon il n’y avait rien à l’intérieur qui pourrait intéresser une gamine de dix ans.
La présence de sa petite visiteuse n’avait pas fondamentalement modifié les plans de l’explorateur.
« La surprise et l’inconnu sont bien certainement le lot de tout aventurier…décréta-t-il pour lui-même et pour la postérité. Seulement je n’avais pas envisagé une milliseconde de tomber sur des Terriens en achetant la Terre ! Il faut que j’en sache plus sur cette gamine avant de décider quoi faire pour la suite…
Seven (il était à peu près sûr d’avoir deviné que c’était là son prénom) était fascinée par tout ce qu’elle pouvait voir. Victor avait compris qu’elle lui demandait les noms des différents objets qu’elle touchait du doigt aussi répondait-il sans rechigner : manteau, chapeau, déjeuner (moue écœurée. Qui sait ce qu’elle imaginait de la destination de cette mixture ?), générateur, etc.
Le temps passa ainsi, puis Victor décida de reprendre ses « travaux » où il les avait laissés. Sac sur l’épaule, il indiqua par geste à sa jeune amie qu’il avait l’intention de retourner à la cité endormie. Seven ne manifesta pas un enthousiasme débordant à l’idée de repartir aussi tôt par où elle était venue, mais face à la détermination de ce curieux bonhomme bizarre tout en noir, elle suivit sans rechigner.
La promenade sur la grande plaine d’acier fut agréable et rythmée par les bavardages de la fillette. Victor était dans l’incapacité de savoir si ces discours s’adressaient à lui, à elle-même ou à un quelconque interlocuteur invisible ; il souriait aimablement.
« Déjeuner » c’était horrible ! lui disait-elle, mais les ptites baies rouges au sucre avec de la crème, ça c’est miam !
_ Oui ? Ca me fait plaisir, répondit Victor à tout hasard.
_ Regarde les oiseaux gris ! »
Seven courait après les oiseaux, franchissait d’un bond les petites crevasses, chantait près des ruisseaux, pendant que Victor la photographiait, la filmait. Il la porta sur ses épaules lorsqu’elle manifesta une certaine fatigue et, comme ses optimisations étaient terminées et qu’il était dans une forme pétaradante ils avancèrent ainsi à pas de géant.
Les mains sur les chevilles de la gamine pour la maintenir en équilibre, il se posa pour la première fois des questions au sujet de la couleur bleue de sa peau. Inutile de l’interroger puisqu’elle ne comprenait rien à ce qu’il lui disait. Encore un mystère à résoudre…
Au mitan de la journée, ils avaient déjà franchi le dédale de l’astrogare et s’engageaient dans l’ancienne cité. Seven perdit progressivement de sa bonne humeur en approchant de ces lieux froids et effrayants. Victor mit ce stress sur le compte des grosses bestioles poilues qui l’avaient agressé presque dix jours plus tôt. Lui-même ne se sentait pas franchement rassuré. Malgré sa force accrue il ne pouvait se targuer d’être un combattant aguerri…
Afin de détourner leur attention du danger potentiel et pour se réconforter avant de reprendre leur périple, ils firent une petite pause repas. Victor s’attaqua d’abord à la portion de ragout qu’il avait emportée avec lui, ce qui étonna grandement Seven. Comment pouvait-il avaler une boue aussi épouvantable à l’œil comme au goût ? Peut-être s’agissait-il d’une sorte de médicament ?…L’idée qu’elle se faisait des médicaments collait assez bien à cette description. D’où la fillette déduisit fort logiquement que le pauvre vieillard (il avait manifestement plus de vingt ans, et entrait pleinement dans cette catégorie) devait souffrir de quelque maladie inconnue. Elle fut prise de pitié pour lui et décida finalement de partager un peu de…cette chose avec lui. Le cœur au bord des lèvres, elle lui sourit gentiment en avalant une grande cuillérée de brouet.
Victor fut positivement enchanté de ce revirement.
« C’est bon, tu vois, hein ? lui dit-il en se léchant les babines. Il suffisait d’y goûter !
_ J’espère que vous irez bientôt mieux, répondit la petite fille au bord de la nausée.
Elle retrouva cependant des couleurs lorsqu’il déposa un énorme bol rempli à ras bord de petites baies rouges. Ils n’avaient ni sucre ni crème, mais tous deux en firent malgré tout une joyeuse et fameuse orgie.
« Bon, eh bien…en route ! s’exclama soudain Victor en se tapotant l’estomac. Après un pareil festin on ne dirait pas non à une petite sieste, pas vrai ? Mais j’ai trop envie de repartir !
_ Le médicament a fait de l’effet ? Vous avez l’air d’aller beaucoup mieux, lui répondit Seven.
Tel un patriarche d’antan, Victor lui tapota doucement le haut du crâne (ce qu’elle détestait absolument, mais elle n’osa rien dire et fit une grimace que Victor interpréta comme un sourire), puis ils reprirent leur route.
Instinctivement, leurs pas les menèrent à l’endroit où les six brutes avaient attaqué Victor dix jours plus tôt. C’était aussi l’endroit où il l’avait aperçue, quelques minutes avant l’agression, tout près de leur bivouac. Cachée par le coin d’une rue, immobile et muette, il serait probablement passé à côté d’elle sans la voir, attiré qu’il était par des grognements (qu’il avait pris pour des chants d’oiseaux).
Maladresse ou curiosité ? Un bruit avait attiré l’attention de l’explorateur…
Alors il l’avait vue. Là. Petite, menue, rousse, bleue, les yeux si grands ouverts.
Il avait essayé d’émettre une syllabe, d’articuler un mot, de faire un geste, mais rien n’était venu. Il n’avait pu que se contorsionner, se tordre, se recroqueviller, s’agenouiller, la regarder sans croire à sa réalité. Peut-être que c’était ce qui l’avait effrayée…Ou peut-être avait-elle vu arriver la meute… En tout cas elle avait hurlé et fui à toutes jambes, et quand Victor avait enfin retrouvé le contrôle de son corps, une paire de mâchoires se refermait sur son bras gauche…
« A-t-elle vu quelque chose ce jour-là ? Je me le demande…Ca a très bien pu la traumatiser. D’un autre côté, si elle a traversé la ville sans se faire attaquer, c’est qu’elle a un truc pas commun…
_ Dis, fillette, tu n’aurais pas croisé des bébêtes toutes poilues dans les parages ? lui demanda-t-il.
A son ton, Seven se dit qu’il lui posait une question, mais ne put que hausser les épaules en guise de réponse.
_ Ah oui…flûte ! C’est vrai, j’oubliais que tu ne comprends pas un traître mot des bêtises que je débite. Attends voir…Je vais essayer autrement.
Victor ôta son manteau noir, le plia soigneusement et le suspendit à ce qu’il identifia comme un porte-manteau, déposa également son chapeau noir et sa canne, confia ses gants noir à Seven (qui les examina avec stupeur, comme si elle se rendait compte qu’ils n’étaient en fait que des accessoires…) et, abandonnant toute dignité, se mit à quatre pattes.
Seven, interdite, le regarda faire sans dire un mot, puis poussa un cri et se jeta en arrière lorsqu’il se mit à aboyer, grogner, baver, en fronçant les sourcils et montrant les dents. Mais soudain elle cacha son visage entre ses mains puis éclata d’un rire cristallin. Un rire sans limites, joyeux, irrépressible. Et elle battait des mains, criant « encore, encore ! »
Victor prit brusquement conscience du ridicule de sa position et releva la tête. Un instant (oh…une milliseconde seulement) il pensa se redresser, se dépoussiérer et se rhabiller sans en avoir l’air.
Et puis…
Et puis il la vit. Pour la première, il cessa de la regarder et il la vit. Son rire le prit et le saisit jusqu’au plus profond de lui-même.
Alors, au lieu de se redresser, de se dépoussiérer et de se rhabiller sans en avoir l’air, il se mit à aboyer en riant, bondissant et dansant. Il tourna autour de la petite fille en poussant des grognements qui la faisaient rire aux larmes. Et il se sentit bizarre à l’intérieur, comme il ne l’avait jamais ressenti depuis très longtemps.
Soudain, un grognement lourd de menaces intériorisées vint mettre un terme brutal à cet instant de grâce. Victor, toujours à quatre pattes, vit déboucher deux molosses de derrière le gros char. Seven hurla comme si elle avait vu le diable et s’enfuit en courant, mais sa retraite était déjà coupée par deux autres créatures qui approchaient lentement, savourant autant la peur de leur gibier que l’idée du festin à venir. Victor n’osa pas faire de geste brusque qui aurait pu donner le signal de la curée.
D’autant que les deux derniers mercenaires poilus pointaient aussi le bout de leur museau à quelques pas de là, sur sa droite.
« Bon…Je vois que tout le monde est là ! Vous m’épargnez la peine de vous chercher les gars, c’est sympa.
Le plus gros, le plus teigneux de la bande, grogna un ton plus bas et plus fort que ses camarades et les fit taire. Le temps fut suspendu avant l’attaque, mais le chef de la bande n’eut pas le loisir de donner le signal :
« Bravo ! Quel talent ! fit une voix puissante accompagnée d’applaudissements fervents.
Victor leva les yeux et aperçut, à sa grande surprise, une silhouette perchée sur une enseigne. Cette silhouette, c’était…Harvey ! L’androïde était accroupi sur la fine épaisseur de l’immense panneau métallique et contemplait d’un œil amusé la scène qui se déroulait quelques cinq mètre en-dessous de lui. Il était vêtu à l’exacte ressemblance de son maître, à la différence qu’au lieu d’être entièrement en noir, il était tout en blanc.
_ Harvey ?! s’écria Victor Vincent, à la fois étonné et heureux de le voir. Je ne t’attendais pas debout si tôt !
_ Et moi je ne m’attendais pas à vous voir dans le rôle du toutou de l’acte II, rétorqua l’androïde en riant aux éclats.
_ Hem…fit Victor à présent un peu gêné d’être où il était. Tu n’y comprends rien ! J’essayais d’expliquer quelque chose à la petite fille…
_ Quelle petite fille ?
_ Mais…Cette petite…
Victor fit une brusque volte-face. Seven, qu’il croyait juste derrière lui, avait disparu. Et deux des six molosses également…
_ Je te laisse ceux-là ! hurla-t-il en se précipitant à leur poursuite.
_ Mais bien sûr ! bougonna harvey. Pour la pantalonnade pas de souci, mais dès qu’il s’agit de boucherie, on me laisse le sale boulot.
_ Pas le temps ! répondit Victor, déjà loin.
Harvey se laissa tomber souplement sur le sol bétonné. Les quatre bêtes se souvenaient très bien de leur précédente rencontre avec lui, et de leur triste déconvenue. Certes, il avait changé de vêtements, mais il y avait son odeur, et cette lueur dans le regard… Ils se souvenaient aussi des coups qu’ils avaient reçu…alors qu’il était presque mort…et qu’ils étaient six. Le calcul de probabilités était très simple et largement en leur défaveur. On ne croirait jamais que des raisonnements pareils puissent traverser des cerveaux comme ceux-là ! Eux-mêmes ne s’en seraient d’ailleurs sans doute jamais crus capables avant cela. Et pourtant…cette-fois là les connections se firent à une vitesse et avec une justesse telles que trois bestioles reculèrent en glapissant.
Seul le chef de meute ne baissa pas la tête et ne bougea pas d’un pouce. Lui au moins avait respecté les règles immuables de la nature et de la hiérarchie : il se croyait tout à fait capable d’en remontrer à ce deux-pattes, ce qui lui apporterait la meilleure part au repas du soir et conforterait sa position de leader.
Il grogna et montra les crocs, approchant son ennemi d’un pas chaloupé.
Celui-ci sortit de derrière son dos la longue et lourde barre de fer dont il s’était muni avant de partir. Et il lui sourit d’un air entendu.
Au même moment, Seven courait pour sauver sa vie. Lorsque les six gros chiens noirs avaient déboulé sur la place elle avait cru mourir de frayeur, son sang s’était gelé dans ses veines et ses membres étaient soudain devenus lourds et gourds. On lui avait raconté maintes fois des histoires horribles sur les meutes de chiens qui couraient les rues de l’antique cité, mais au cours de ses nombreuses incursions elle n’en avait jamais vu…jusqu’à ce jour.
Secouant sa torpeur, la fillette avait planté là l’adulte bizarre qui imitait toujours (elle venait de le comprendre) une de ces horribles bêtes, et pris ses jambes à son cou.
Elle courait plus vite que ses petites jambes le lui permettaient, mais ces chiens étaient des chasseurs véloces et expérimentés. L’un d’eux la dépassa, la forçant à se rabattre contre un mur, tandis qu’elle sentait le deuxième sur ses talons. Dans son affolement, son pied buta sur une irrégularité du sol et elle s’effondra. Le souffle coupé, elle perçut la masse musculeuse du molosse qui lui sautait sur le dos. Sous l’effet conjugué du choc, de la douleur et de l’odeur de la bête, elle perdit presque connaissance.
Mais en une fraction de seconde à peine, comme si un courant d’air l’avait balayé, Seven sentit disparaître la masse du chien, et elle put se retourner, et se redresser sur un coude. Les deux animaux se trouvaient brusquement dans une position complètement inversée : de chasseurs ils étaient devenus proies. L’un des deux pendait lamentablement au bout du bras tendu de Victor Vincent et l’autre reculait en gémissant.
Victor jeta le chien loin de lui sans dire un mot. Il l’avait saisi par le col au moment où il allait planter ses crocs dans la nuque de la petite fille. Au climax de sa fureur, son corps avait probablement procédé à une injection massive de nanocalmants, mais il sentait confusément que malgré ça il aurait probablement broyé ces os et cette chair s’il était arrivé ne fut-ce qu’une milliseconde trop tard.
Ce sentiment aussi était nouveau pour lui. A présent qu’il avait retrouvé son calme, il contempla le petit corps blessé : toute sa colère avait disparu, laissant place à la détresse. Mais il y avait encore un carnassier…il lui fit face les poings serrés.
Cependant, le chien encore valide ne demanda pas son reste, d’autant que le second deux-pattes, celui qui les avait dérouillé, ses amis et lui, quelques lunes auparavant, approchait tranquillement dans leur direction. Le meilleur des stratèges sait quand il doit de battre, et quand il doit renoncer ! Sans aller jusqu’à se qualifier lui-même de stratège, ce « brave » toutou maîtrisait parfaitement des notions essentielles comme la retraite, la fuite ou la déroute. Il choisit cette option, abandonnant lâchement son compagnon inanimé sur le champ de bataille.
Victor respirait difficilement. Ce n’était pas tant l’effort consenti qui l’avait épuisé…Jamais de sa vie il ne s’était vu aussi rapide, ni aussi puissant. Jamais non plus il n’avait eu peur comme lors de ces instants.
Mais pas peur pour lui.
Harvey s’approcha tout sourire, marchant nonchalamment, bagarreur dilettante. Mais quand il aperçut Seven à moitié évanouie, il ne put s’empêcher de pousser un cri de surprise :
« Une petite fille ?! fit-il en écarquillant des yeux ahuris.
_ Eh ben oui ! Une petite fille…lui dit Victor en la prenant dans ses bras. Elle s’appelle Seven.
_ Incroyable et adorable mignonne petite Terrienne ! s’exclama l’androïde enthousiasmé.
Victor sourit :
_ Attention à ne pas draguer ma fiancée, toi !
_ Fiancée ? Elle n’a d’yeux que pour moi votre... fiancée !
Le visage de Seven allait alternativement de l’un à l’autre des deux hommes, comme si elle suivait leur conversation. Un autre adulte (un qu’elle n’avait encore jamais vu !), et tout de blanc vêtu cette fois…Et aucun des deux n’était bleu de peau ! Ce dernier choc fut trop brutal pour son organisme fatigué, blessé, et ses nerfs mis à rude épreuve depuis la veille. Elle s’évanouit. Et pour de bon cette fois.
« Seven ! appela Victor en cherchant désespérément à la réveiller.
_ Pas de panique, lui dit Harvey. Elle ne paraît pas gravement blessée. Quelques égratignures, des écorchures, des bleus, mais pas de fracture ni d’hémorragie. Elle a dû être secouée la pauvre gosse, mais après quelques heures de repos elle se relèvera comme si de rien n’était.
_ Tu crois ? Je veux dire…tu en es sûr ?
_ Eh bien dites donc ! Ca vous a secoué vous aussi cette attaque ! fit l’androïde avec un air surpris. Je ne vous connais pas depuis très longtemps mais n’empêche que je vous trouve quelque chose de changé…
Victor Vincent lui fit signe d’ouvrir un des véhicules qui gisaient là. Sans rien dire, il força une portière, et Victor déposa délicatement le petit corps inerte sur une banquette assez confortable.
Il ne se trouvait pas changé. Différent peut-être…mais pas changé.
« On va passer la nuit ici, et demain, quand elle ira mieux, on repartira. Il faut essayer de sortir de cette ville.
_ Si vous voulez. Je me demande si on croisera encore de ces féroces bestioles ? Ou peut-être d’autres plus terribles encore…
L’androïde jeta un œil sur sa barre métallique dont le bout était un peu tordu. Le souvenir de la fuite éperdue du plus massif des molosses, celui qui lui avait tenu tête alors que les autres s’égayaient en couinant, lui arracha un sourire satisfait. La bataille avait été intense mais de courte durée.
« A propos, lui demanda Victor, comment as-tu fait pour arriver à temps ? Encore le programme Garde du Corps ?
_ Houla ! Je suis rapide mais pas au point de couvrir une telle distance en moins d’une minute ! répondit Harvey en riant. Non, plus simplement je me suis réveillé dans l’après-midi et j’ai constaté que vous n’étiez plus dans les environs. Là où le programme GC a effectivement joué c’est qu’il contient un système de guidage qui me permet de savoir en permanence où vous vous trouvez. D’ailleurs, à ce propos, vous allez me désactiver ce foutu programme !
_ Et pourquoi ? Je trouve ça super utile.
_ Pas du tout non. Vous le désactivez et en échange je vous promets de faire office de meilleur des gardes du corps.
_ Bon, lui dit Victor. Marché conclu mon vieux.
Il tira du fond de son chapeau le petit œuf cristallin et désactiva le logiciel de protection sous le regard satisfait de son serviteur.
« Merci. Dit Harvey. Puisque nous restons ici pour la nuit, je vais nous préparer un petit frichti à ma façon ! J’espère que la petite demoiselle a bon appétit !
_ Pour les fruits bien sucrés je dirais oui, mais apparemment elle ne prise pas vraiment ta cuisine…
_ Vraiment ? s’étonna l’androïde. Je vais devoir me surpasser dans ce cas ! Mais je pensais à une chose en la regardant dormir.
_ Et à quoi pensais-tu ?
_ Ben…Vous ne m’aviez pas assuré qu’il n’y avait plus d’Humains sur Terre ?
Ces mots replongèrent Victor dans les errements de ses conjectures initiales, quand il avait entre-aperçu la petite fille, puis quand il l’avait vue s’approcher lentement du module.
« Si. C’est bien ce que j’ai dit, répondit Victor. Tous les instruments étaient sûrs de ça eux aussi.
_ Alors ? Comment vous l’expliquez…elle ?
_ Je ne me l’explique pas pour le moment. Mais toi qui les as connus, dis-moi une chose : les Humains avaient-ils la peau bleue ? »
Pas d'inquiétudes à avoir : c'est excellent.
RépondreSupprimerSi.
Encore meilleur que ce qui précédait, c'est dire.
Par contre, il va VRAIMENT falloir que je publie le mien avant le tien ! : )
C'est une course ! Vive l'émulation. Ravi que ça tourne bien en tout cas, parce que celui-ci m'a donné un mal de chien (du chaos). M'enfin j'ai quand même réussi à trouver en Moi la Force de continuer ! Merci, la Force.
RépondreSupprimerBeaucoup d'plaisir à lire,excellent!!!!
RépondreSupprimerMeeeerciiiii Plouf !!! Sniiiff ouiiiin booouuh ! Ca me change de l'autre L là ! :-)
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