dimanche 25 juillet 2010

Deuxième chapitre, Terre, Découvertes, aventures et petits tracas divers

Grande Salle des Ventes

Coléoptère géant, amoureux et vrombissant, le module de colonisation avait posé sans grâce ses dizaines de tonnes sur une antique borne prévue à cet effet. Sans grâce, sans précaution et sans douceur, ni aucune autre forme de considération pour son passager, qui avait vécu ces cinq minutes comme un valdingue ininterrompu sur l’une ou l’autre des sept parois de l’habitacle de pilotage.

Le passager savait que le cartilage de son nez serait vite réparé, que ses multiples bosses et contusions ne seraient plus qu’un vilain souvenir à ranger au rayon des petites péripéties du voyage, et que seules les tâches de son sang répandu un peu partout viendraient lui rappeler ce désagréable moment…mais pour l’heure il s’attardait avant tout sur sa souffrance (physique et morale) et c’était drôlement douloureux.

« Heureusement que personne n’a vu ça…se dit-il à mi-voix.

Victor Vincent avait prononcé ces mots en espérant toujours secrètement qu’une présence quelconque se manifesterait justement à cet instant pour se moquer de lui. Mais rien ne vint briser le silence et, comme il s’y attendait, il était désormais complètement seul.

Seul.

Il se répétait ce mot comme s’il commençait à peine à en comprendre le sens. On lui avait bien dit qu’il devrait affronter la solitude, mais il n’avait jamais accordé la moindre attention au problème. Sans doute parce qu’il avait lui la certitude de voir revenir à un moment ou un autre tout son petit monde. Mais peut-être ce retour était-il, pour une raison inconnue de lui, après tout impossible…

L’angoisse qui s’était brusquement évanouie quelques minutes auparavant était repartie à l’assaut de plus belle. Bien sûr…il ne s’agissait que de sortir et de poser le pied sur une planète, ce que des milliers d’Etres faisaient tous les jours dans un coin ou un autre de l’univers.

Bien sûr.

Seulement voilà... C’était Lui et c’était Elle, et ni l’un ni l’autre ne répondait aux critères habituels définissant un Etre ou une planète.

« Je Te salue, ô Terre de mes rêves…Terre, ton Fils est de retour après une bien longue absence..Bon ben…voilà quoi : c’est moi…Il doit y avoir des choses qu’on dit dans ces cas-là mais…C’est avec une grande émotion que…
_Merde. J’y arriverai pas. Ça paraissait si facile quand je le répétais dans ma cabine. Allez mon vieux Victor ! T’es tout seul nom de… ! Pas comme s’il y avait quelqu’un pour t’écouter débiter tes âneries.
_Justement. Pourquoi faire un discours que personne n’entendra ? C’est crétin. Et flippant.
_Peut-être mais c’est important.

Il égrenait pour la énième fois des bribes de son discours lorsque la porte s’ouvrit dans la paroi du vaisseau, libérant un courant d’air frais qui s’engouffra à l’intérieur et emporta son chapeau. Victor en eut le souffle coupé : un vaste ciel bleu ponctué de petites taches blanches et grises ; au-dessous, un sol froid, fait d’un métal entièrement gris et lisse. Au loin se dessinaient les contours étranges de bâtiments immenses…

Ces couleurs, ces formes inconnues, offraient un spectacle saisissant que Victor, figé sur la plus haute marche de la passerelle, paralysé, embrassait d’un seul regard.

Il tenta d’articuler un vague balbutiement mais les mots se perdirent quelque part en chemin, laissant libre court à des larmes qui coulèrent librement le long de ses joues. Il écarta les bras comme pour embrasser l’horizon.

Mais à cet instant, l’appareil tout entier fut soudain pris de brusques secousses, de hoquets désordonnés accompagnés d’un tonnerre métallique assourdissant ! Surpris par ces mouvements inattendus, Victor perdit l’équilibre, chuta lourdement, et atterrit tête la première sur le sol d’acier.

Il s’évanouit.


Un plafond et des murs blancs. Lumière douce provenant d’une source invisible. Des coups de marteau dans le crâne.

« Ah ! Notre ami se réveille ! Pas trop mal à la tête ? fit une voix masculine provenant d’une silhouette postée à son chevet, et dont il ne percevait qu’une forme brumeuse aux contours vagues et aux traits indistincts.
_ …
_ Ne vous inquiétez pas, la douleur passera dans quelques minutes. Laissez-moi vous examiner de plus près…Je suis médecin.
_ Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? marmonna Victor en se redressant.
_ Vous avez fait un malaise et…
_ Non, non, non ! Vous arrêtez avec les clichés, okay ?! L’histoire du type qui perd connaissance, se réveille dans un lit d’hôpital et à qui on annonce qu’il a fait un mauvais cauchemar c’est bon pour les romans !
_ Oui, vous n’avez sans doute pas tort. Le fait est que dans le cas qui nous intéresse, c’est en ce moment que vous êtes en train de rêver…fit le médecin en rangeant son thermomètre.
_ Ah ?
_ Oui.
_ Oh…
_ Eh oui.
_ C’est impossible, répondit Victor.


Le choc avait été si violent qu’il fallut plus de deux minutes à son centre de régulation interne pour remettre Victor sur pieds. Celui-ci ouvrit les yeux, s’agenouilla prestement et essuya le sang qui avait coulé de son nez à nouveau cassé. Il grommela bien un peu mais son amour propre se releva lui aussi rapidement de cette nouvelle égratignure : l’aventure n’était pas sans danger et le fait d’avoir été blessé par deux fois déjà lui conférait un certain prestige, il en était certain.

« Dire que je ne me suis même pas écrasé le nez sur de la terre…c’est un comble, fit-il en récupérant son chapeau. Enfin...sur de l’acier terrien, c’est déjà pas si mal.

La secousse qui l’avait fait choir face contre fer avec une violence inouïe avait pour origine le module lui-même : conformément à son programme originel, celui-ci avait en effet déployé ses membres arachnéens et commencé à les faire entrer dans le sol. Ces énormes pattes griffues servaient théoriquement à arrimer définitivement les modules à l’endroit où on les avait posés. D’ordinaire les engins coloniaux atterrissaient sur un sol meuble, à la rigueur rocheux. Or, dans le cas présent, celui-ci avait atterri sur une surface métallique si résistante que trois des pattes fouisseuses s’étaient tordues, repliées sur elles-mêmes, que deux autres ne s’étaient pas du tout activées et que les trois dernières, après avoir vaillamment réussi à forer des trous de 20 cm étaient partiellement coincées à l'intérieur… Le module s’était alors complètement déséquilibré, avait gaspillé toute son énergie à essayer de se débloquer, et ressemblait, une fois ses batteries épuisées, à un énorme crabe rectangulaire, ivre, immobile et bancal.

Victor contemplait consterné le résultat chaotique de cette tentative avortée quand une voix aux accents métalliques le tira de sa torpeur :

« Désolé pour l’arrimage, fit l’ordi central, je crois que je me suis bien planté sur ce coup-là…
_ Mouais…Moi je ne dirais pas ça…
_ Prendre les contrariétés avec humour est un remède souverain contre les vexations du quotidien. C’est une très bonne chose. Hem… Confirmation de la phase 2 de l’installation ?
_ Boh oui… répondit Victor. Pour ce que ça changera de toute façon…. J’ai le temps de sortir mes affaires, oui ?
_ Bien sûr, monsieur : le processus d’autodestruction ne débutera que dans une heure. Fin du processus et début de la reconstruction dans 24 heures locales.
_ Bon.

Victor fila dans le module et fit trois voyages pour sortir 1/ son générateur universel (une grosse boule de verre translucide), 2/ sa malle à vêtements (tout de même) et enfin 3/ son androïde. Il déposa le tout à une dizaine de mètres de là, au moment où le module entamait sa dégénérescence programmée.

« Je pense que cet habitat va prendre une tournure drôlement tordue… »

Mais dans le fond le résultat lui importait à peu près autant que celui des dernières élections. Assis sur sa malle, il examina plus attentivement son environnement immédiat.

La surface métallique où il avait atterri couvrait plusieurs dizaines d’hectares et offrait des centaines de points d’amarrage comme celui qu’il avait utilisé. A son apogée cet endroit avait dû être une inimaginable ruche de vaisseaux en tous genres. Des millions d’humains avaient transité par cet astroport, pour arriver sur Terre ou en partir. « Et maintenant il n’y a plus personne… », murmura Victor.

Trop excité par tout ce qui l’entourait, il abandonna bien vite cette humeur méditative et se décida à passer à l’action : il dégagea tout d’abord l’androïde de sa housse de protection, constata avec satisfaction qu’il n’avait pas trop souffert des heurts du voyage, puis le mit sous tension en le touchant légèrement sur la nuque.

« ...savoir ce qui m’est arrivé, fit Harvey l’androïde d’une voix nasillarde, où et quand je suis ? Et… Et aussi pourquoi je suis couché sur le ventre ? On m’a encore débranché, hein ? C’est ça ?
_ Ouais. C’était plus pratique pour le voyage, lui répondit Victor.
_ Et la face contre terre, le nez à l’équerre, c’était aussi pour gagner de la place ?
_ Non, ça c’est parce que tu es très lourd et que c’était plus simple de te traîner que de te porter
_ Me traî… ?? Mais c’est particulièrement humiliant !! Et puis ça fait très mal !
_ Moi aussi je me suis cassé le nez (deux fois en cinq minutes !) et je ne pleure pas comme un bébé !
_ Peut-être, peut-être, mais pendant qu’on truffe littéralement les androïdes de simulateurs de douleurs pour « parfaire la ressemblance avec les Etres », à ceux-là on implante des trucs et des machins CONTRE la souffrance physique…Au fait…attendez un peu…quel voyage ? Où sommes-nous au juste ?!

Victor bondit sur ses pieds et fouilla dans sa malle pour dénicher des habits noirs plus commodes que son lourd manteau et son pantalon de toile. Il en retira un manteau léger et un pantalon de toile et entreprit de se changer.

_ Sur Terre, dit-il en ôtant sa chemise.
_ Sur… ?

Harvey marmonna quelques propos inintelligibles en balayant l’horizon de son regard bleu acier.

_C’est pas vrai ??! fit-il comme pour se rassurer un peu.
_Ben si, répondit Victor. Même que nous allons de ce pas nous lancer dans notre première exploration !
_ Holala…gémit l’androïde.

Harvey dévisagea son maître. Il avait cru à une sorte de blague débile mais son cerveau artificiel lui murmurait que ce n’était pas le cas. Par la faute d’un de ces hasards ironiques qu’affectionne le destin, et par-dessus tout par la faute de cet Etre bizarre dont il ignorait tout mais à qui il devait obéissance, il était bien sur Terre. Il aurait pu en rire ou en pleurer, voire les deux, mais il préféra garder ça pour plus tard. Qui sait comment réagirait un propriétaire capable de le traîner comme ça, le nez sur de l’acier, en découvrant qu’il était un androïde hypersensible ?

« Ce sauvage pourrait bien décider de me réinitialiser complètement…songeait-il. Or, c’est tout simplement impossible…Jamais plus on ne me débranchera ! Jamais plus… »

Soudain, une nouvelle bourrasque souleva de la poussière et envoya au loin le chapeau de Victor. Celui-ci, surpris, n’avait pas eu le réflexe suffisamment vif pour le retenir. Il poussa une grande exclamation de dépit et partit à la suite du haut de forme qui roulait, emporté par une force invisible.

« Je n’y comprends rien, c’est déjà la deuxième fois que se produit ce phénomène étrange ! Sais-tu ce qui se passe, toi ?
_ Heu…Je dirais que c’est le vent, tout simplement…! cria l’androïde utilisant ses mains comme porte-voix.
_ Le…quoi ?! hurla Victor qui courait toujours après son couvre-chef.
_ Ben…le vent quoi ! Le mouvement de l’air si vous préférez.
_ Ah bon ?! Et c’est normal, l’air qui bouge comme ça ? fit Victor après avoir plongé énergiquement vers son chapeau.
_ Je crois que oui, fit Harvey. Sur toutes les planètes où il y en a, en tout cas…
_ Eh bien !! A peine arrivé et déjà une découverte ! J’ai drôlement bien fait d’écouter le p’tit Nino et de t’acheter : avec toutes tes précieuses connaissances sur la Terre tu seras vite amorti !

« Je ne sais pas de quel Nino il peut parler, ni s’il est vraiment stupide ou s’il me teste…mais j’ai intérêt à faire attention et à jouer son jeu… pour l’instant » songeait Harvey.

_ A quoi tu penses ? s’enquit Victor, essoufflé, en calant fermement son chapeau sur son crâne.
_ Juste heureux de pouvoir être utile, Monsieur, répondit l’androïde. Et vous ?
_ J’étais en train de me dire que si l’air bouge aussi souvent sur cette planète, j’aurais tout intérêt à l’attacher avec une lanière…
_ Certes. Monsieur a bien raison.
_ Appelle moi Victor, ce sera plus simple…
_ Avec plaisir, fit Harvey avec un large sourire. Alors comme ça tu es un grand voyageur ?
_ …mais pas question de me tutoyer, précisa Victor.
_ Je vois…

L’androïde garda par-devers lui la remarque qui lui brûlait les lèvres. Mieux valait laisser croire à ce bouffi de prétention qu’il lui obéirait au doigt et à l’œil sans récrimination. Et surtout ne pas lui donner matière à se plaindre. Après tout il n’avait pas particulièrement envie de faire ami-ami avec lui…
Une petite fraîcheur au niveau de l’entre-jambe le poussa tout de même à poser une réclamation :

« Hem ! Puisque… « Vous » envisagez de nous faire partir en exploration dans les environs, puis-je suggérer de me fournir…des habits ?
_ Des habits ? s’étonna Victor. Pour quoi faire ?
_ Comment ça « pour quoi faire » ?! Vous en faites quoi d’habitude ?
_ Je ne savais pas que les androïdes avaient besoin de s’habiller…répondit Victor en toute franchise.
_ Ben voyons ! Vous en avez déjà vu beaucoup se balader nus dans les rues ? s’exclama Harvey sans essayer de masquer son irritation.
_ Honnêtement tu es le premier androïde que je vois, et avant ça je ne m’étais jamais posé la question.
_ Le premier ?! C’est impossible, vous n’avez pas dû faire bien attention ! Ce qui corrobore mes affirmations : si vous ne les avez pas identifiés comme tel c’est que les androïdes que vous avez croisé étaient VE-TUS.
_ Ça se tient, reconnut Victor. Je dois avouer que jusqu’à maintenant je ne m’étais pas vraiment posé de question à ce sujet. Mais je pense que tu as raison : il serait assez insupportable de te voir nu en permanence alors tu n’as qu’à fouiller dans ma malle. Tu y trouveras des vêtements qui devraient t’aller assez rapidement.

D’un pas traînant Harvey se dirigea vers la lourde malle, l’ouvrit et fouilla à l’intérieur. Au bout d’une minute il releva la tête, un peu interloqué :

_ Dites donc, il n’y a que du noir là-dedans ! Vous avez une malle par couleur ?
_ Non, répondit Victor, il n’y a que celle-ci, pourquoi ? Qu’est-ce que tu as contre le noir ?
_ Rien en particulier mais j’aurais voulu porter des trucs de couleur.
_ Il y a de la couleur plein la malle, fit Victor avec une pointe de contrariété.
_ Le noir N’EST PAS une couleur ! rétorqua l’androïde. Les caleçons ? Noirs aussi… C’est un cauchemar…
_ Si tu n’aimes pas les vêtements un peu classe, n’essaie pas d’en dégoûter les autres. J’ai un générateur universel par là, tu n’as qu’à le mettre au travail.
_ Génial !

L’androïde se pencha sur la grosse boule de verre et l’examina en détail.

_ Dites…
_ Quoi encore ?! grogna Victor Vincent.
_ C’est un appareil que Mathusalem avait déjà acheté d’occasion chez un antiquaire, non ?
_ Je n’ai pu me procurer que du matériel de seconde main, c’est un fait…répondit Victor en arborant un sourire mauvais.

Harvey nota scrupuleusement cette perfidie en son for intérieur, mais ne releva pas. Le générateur était certes ancien et fonctionnait dans une langue inconnue, mais il était assez simple d’utilisation. En quelques minutes il réussit à transformer les matériaux qu’on lui avait donné en pantalon bleu, chemise blanche à large col et chaussures vertes.

_ Aaaah !! Voilà qui est mieux. J’avais demandé du marron, du rouge et du bleu, il est presque tombé juste…Au moins ce n’est pas du noir. Et puis les coupes sont assez…exotiques, j’aime bien.
_ C’est bon ? On peut y aller ? fit Victor qui revenait d’une petite balade.
_ Tout à fait, répondit Harvey en fermant brusquement la malle. Où va-ton ?
_ Je comptais me diriger vers ces grands bâtiments qu’on aperçoit là-bas.

Harvey mit la main gauche en visière, observa les silhouettes monumentales qui découpait l’horizon et émit un léger sifflement :

_ Jolie petite trotte…Bon. Je suppose que c’est de toute façon la meilleure chose à faire.
_ C’est surtout la seule chose à faire, corrigea Victor ! Je suis ici pour ça et toi aussi par la force des choses.
_ Ok, ok, je ne discute pas. Vous avez de la nourriture quelque part ?
_ Oui, il y a des rations de survie dans le module. Ca nous suffira amplement le temps que tous les appareils soient opérationnels.

Harvey remarqua seulement à cet instant la curieuse position de l’engin de transport. Il pencha la tête d’une manière exagérée qui exaspéra un peu plus son maître.

_ OUI ! Je sais. Il ne s’est pas posé très droit…lui dit ce dernier.
_ Oh ! Je n’avais même pas remarqué ! fit l’androïde en toute innocence. Non, je me disais simplement que le sol de cette planète n’était peut-être pas très…horizontal. Maintenant que vous le dites ça vient peut-être bien du vaisseau.
_ Tout ça n’a pas réellement d’importance car je compte bien m’installer dans les anciennes habitations humaines. Si elles sont en état, bien sûr.
_ Va pour les rations de survie et les vieilles maisons délabrées ! Où sont les armes ?
_ Quelles armes ?! s’étonna Victor.
_ «Quelles armes» ?! Vous avez bien emporté quelque chose pour vous défendre non ? Ou même pour attaquer, pourquoi pas ? Des armes à rayon, à feu, des explosifs,…un canif, un cure-dent ?
_ Evidemment non ! Quelle drôle d’idée.

Victor jeta un sac à dos sur son épaule et se mit en route. Harvey finit par faire de même et le rattrapa au pas de course.

_ Et si nous sommes attaqués ? Comment nous défendrons-nous ? demanda-t-il.
_ Nous ne serons pas attaqués, il n’y a personne. Ces bâtiments sont déserts, les instruments n’ont relevé aucune trace de vie consciente.
_ Ah ? Très bien. Il n’y a pas âme qui vive dans cette zone. Mais, ailleurs ?
_ Ailleurs non plus, il n’y a personne, dit Victor toujours marchant à bonne allure.
_ Ah bon ?! Mais…
_ Il n’y a personne. La planète est complètement déserte. Les Humains l’ont quittée depuis longtemps ! C’est d’ailleurs pour ça que j’ai pu l’acheter. On n’a pas le droit d’acheter une planète entière à partir du moment où elle est habitée, ne serait-ce que par un seul individu.

Harvey se tut pendant un long moment. Son esprit artificiel emmagasinait et analysait cette nouvelle information passablement angoissante pour lui. Quelque chose clochait, car dans sa mémoire, on disait que les Humains étaient encore nombreux sur Terre…

Non.

Il devait bien reconnaître qu’il ne pouvait absolument pas se fier à ses souvenirs bien trop fragmentaires. Les quelques bribes qui lui restaient de son passé, rires d’enfants, cris et chants, pouvaient remonter à des siècles ou bien à quelques années en arrière, il était incapable de faire la différence et de les classer. C’était encore plus perturbant que tout le reste… Combien de temps avait-il été déconnecté depuis la dernière fois ? A cette question non plus il ne pouvait répondre.

_ Bon, fit-il, admettons qu’il n’y ait plus d’Humains, mais il y a peut-être encore des animaux sauvages ! Avez-vous pensé aux prédateurs ?

Victor s’arrêta tout net.

Il n’y avait pas pensé un seul instant. Et pas seulement à cause de son départ précipité et à tout le moins irréfléchi. En fait, les animaux n’avaient jamais vraiment fait partie de son univers, voilà tout. Dans les stations et les vaisseaux sur lesquels il était né et avait grandi, il n’en avait presque jamais vu, hormis quelques petites bestioles bien dressées. Bien sûr il avait fait des recherches, pour son travail, ou pour son plaisir, mais tout cela n’avait jamais été que pure théorie.

A ce moment une forme virevoltante fusa comme un missile et plongea en piqué sur le sol d’acier. C’était une petite chose ailée, pas plus grosse que le poing et d’un gris étrangement métallique. Victor avait fait un bond de côté pour l’éviter et son chapeau était une nouvelle fois tombé à terre. Comme il le ramassait, l’époussetait et s’en recoiffait en râlant, il s’aperçut qu’Harvey s’était accroupi et observait attentivement le sol.

_ Qu’est-ce que c’était à ton avis ?
_ Chuuut ! fit l’androïde en lui faisant signe de se baisser. C’est un oiseau… Regardez par là-bas, on voit le nid…
_ Ah oui, tiens, c’est vrai. Toute la petite famille a l’air installée dans cette fissure. Première fois que je vois des oiseaux, c’est super ! Je n’aurais jamais pu imaginer que ça ressemblait à ça !
_ Et moi j’ignorais qu’ils pouvaient vivre dans des conditions pareilles…Dans ce désert d’acier…
_ Crois-tu qu’ils se nourrissent de métal ? demanda Victor en s’accroupissant à son tour.

Harvey le regarda une seconde sans dire un mot. Est-il sincèrement idiot ? Se moque-t-il de moi ?

_ Je ne crois pas, non…articula-t-il lentement. Les animaux ont besoin d’eau et de nourriture pour vivre, tout comme nous.
_ Sans doute oui, reprit Victor, mais tu as vu ces couleurs ? On dirait du métal ! On pourrait croire qu’ils en mangent au petit-déjeuner.
_ Il doit s’agir d’une évolution naturelle, un camouflage qui leur permet de ne pas se faire repérer. Cela signifie qu’ils doivent vivre en permanence dans cette région inhospitalière. Je me demande…Ouiiii, regardez !

Victor scruta attentivement la zone qu’on lui indiquait mais il ne remarqua rien que les centaines de bornes qui s’alignaient presque à l’infini sur la plaine de métal.

_ Eh bien quoi ? Je ne vois rien, fit-il. Un autre oiseau.
_ Non, lui dit Harvey, regardez mieux, tout autour de nous : là-bas, la petite mare, ici le buisson, là et là d’autres buissons, et encore une mare !
_ Tiens ! Oui, tu as raison, admit Victor. C’est incroyable, je n’avais absolument pas remarqué toutes ces choses jusqu’ici.
_ C’est parce qu’on n’imaginerait pas les trouver là je suppose. C’est magnifique !

Victor sortit son appareil du sac à dos et prit plusieurs dizaines de photos : les mares, les buissons, les oiseaux. Harvey était partagé entre deux sentiments : d’un côté l’émerveillement devant la puissance de la nature, parfois cachée mais jamais disparue, et de l’autre la preuve supplémentaire que les Humains, eux, avaient bel et bien disparu…

L’Etre et l’androïde reprirent la route. Loin devant eux les silhouettes élancées des monuments de béton grandissaient peu à peu. C’était vers une véritable et gigantesque cité qu’ils se dirigeaient, et pas vers une petite astrogare de province. La ligne continue des immeubles occupait l’espace et emplissait progressivement tout leur champ de vision.

Vers la fin de l’après-midi ils atteignirent les premiers halls, de grandes cathédrales de baies vitrées où avaient dû circuler des millions de visiteurs en transit. Sas et éclairages automatiques ne fonctionnaient plus du tout, la poussière et la rouille avaient tout envahi.

_ Tout ça a dû être construit à l’économie…suggéra l’androïde en évacuant la pellicule de crasse qui recouvrait un terminal.
_ Ouais…aucun appareil n’a l’air en état de marche et il n’y a pas d’énergie. Peut-être n’avaient-ils pas encore développé les technologies d’auto-entretien, d’autoréparation et d’énergie cellulaire.
_ Possible, répondit Harvey. Ou alors ils n’ont pas utilisé ces techniques ici parce qu’ils savaient que ces constructions étaient temporaires.
_ Peut-être… Quoi qu’il en soit je m’en vais profiter de ce pas de ces vénérables reliques du confort terrien.

Victor se laissa choir avec un ravissement enfantin et dans un nuage de poussière sur un des épais fauteuils du hall. Il en savoura le plaisir de la douceur, lui qui venait de passer des mois dans un vaisseau tout sauf confortable, qui avait été chahuté dans cet horrible module, et dont les pieds avaient souffert le martyre sur la dure plaine d’acier.

_ Je rêve de faire ça depuis une éternité…dit-il en fermant les yeux.
_ Je dois admettre que j’ai moi-même les muscles bien engourdis, fit Harvey en imitant son maître. Les longues périodes d’inactivité ne sont pas bonnes pour les organismes synthétiques. A ce propos…Je me demandais si on ne vous avait pas donné des informations à mon sujet ? Sauriez-vous combien de temps a passé depuis ma précédente désactivation ? Il y a tellement de lacunes dans ma mémoire…Je ne sais même pas quand nous sommes…Ne pas avoir de repères est très déboussolant, j’ai la sensation d’avancer en aveugle…Peut-être le vendeur avait-il une fiche me concernant ?

Un lourd ronflement fut la seule réponse qu’il obtint. Epuisé, Victor s’était endormi aussitôt vautré sur le fauteuil.

Non mais c’est pas vrai ! Il se fout de moi c’est pas possible autrement ! Ce péquenaud aurait au moins pu attendre une minute avant de s’endormir. J’en suis toujours là avec mes questions, moi !

Finalement, de guerre lasse, Harvey admit qu’il était aussi épuisé que son maître et se laissa glisser au pays des songes, pour une toute petite minute de repos…



Victor se retrouvait une nouvelle fois dans la petite chambre d’hôpital aux murs blancs, mais il était cette fois assis dans un fauteuil, en face d’un écran sur lequel apparaissait en gros plan le visage de la jeune fille brune aux yeux verts. Elle discourait à n’en plus finir avec la voix du docteur de la première fois.

« Un androïde ne rêve pas. Il ne PEUT pas rêver. C’est mécanique. Un Etre PEUT rêver, mais il ne le veut pas, c’est toute la différence. La fonction créant l’organe, nous pouvons supposer…
_Oh non…gémit Victor.
_Tiens, fit l’orateur en se penchant dans sa direction, que faites-vous là ?
_Je me suis assoupi un moment et je suis en train de rêver.
_Oh oh ? Je croyais avoir compris que la chose était…impossible…fit l’oratrice/orateur en articulant posément et en appuyant sur chaque syllabe de ce dernier mot.
_Elle est bien bonne, lui lança Victor. HABITUELLEMENT je ne rêve pas, mais les choses semblent avoir changé…


Victor s’éveilla progressivement, en grognant, au fur et à mesure que son esprit prenait conscience d’un bruit insupportable qui lui venait aux oreilles. Profondément enfoncé dans son fauteuil, on ne voyait de lui que son chapeau et, lorsqu’il en souleva un bord, un œil à peine ouvert et empli d’une noire fureur. Tout près de là, une petite machine conique s’était mise en marche et s’acharnait, malgré une toux grinçante et sifflante, à avaler la poussière du hall.

Le jeune homme s’étira et bailla comme s’il avait dormi mille ans. C’était une sensation nouvelle pour lui, il s’en rendait bien compte : le sommeil n’avait jusque là occupé qu’une faible part de son emploi du temps. Comme tout Etre, il n’en avait presque pas besoin en temps normal, et s’il dormait parfois, c’était après une activité physique intense ou juste pour le plaisir d’une petite sieste de deux minutes. Mais jamais il n’avait ressenti cette écrasante sensation de fatigue qui l’accablait depuis son arrivée sur Terre, ni ce besoin de dormir pendant des heures et des heures.

Sans l’apparition du petit balayeur mécanique, il aurait probablement dormi cent ans de plus. Il posa le pied sur la coque de plastique et la dirigea brusquement vers un couloir tellement long qu’elle rendrait l’âme bien avant d’avoir achevé sa besogne.

« Je me demande comment ce bidule a pu se remettre en marche tout seul alors que rien d’autre ne fonctionne ?...Harvey ?...

Aucune réponse. L’androïde n’était plus dans son fauteuil. « Normal après tout, se dit Victor, un « synthétique » a encore moins besoin de sommeil que moi. Mais où a-t-il pu passer ? »

La nuit maintenant bien installée avait transformé l’astrogare en un mausolée titanesque, froid et ténébreux. On entendait au loin des chants d’oiseaux, et, plus près, les vibrations de l’aspirateur asthmatique. Victor gagna une vaste une plate-forme qui avait dû être un des carrefours à l’intérieur de la gare, lieu central d’où partaient des dizaines de corridors, d’escalators, ascendants, descendants, qui donnaient par autant de baies vitrées sur des quais d’embarquement, des halls et des portes de sortie.

Trop de possibilités et pas assez de lumière. Victor soupira ; il attendrait le jour. Mais comme il retournait sur ses pas, Harvey l’interpela depuis un point situé en contrebas :

« Dites, c’est que c’est un dédale infini cet endroit ! Je me suis baladé un peu et je ne compte plus les étages en-dessus et en-dessous du nôtre. Et ça s’étend comme ça à perte de vue. Venez voir tout ce que j’ai déniché en farfouillant ici et là.

L’androïde était visiblement très excité. Victor dévala en trombe les marches immobiles de l’escalator soulevant au passage un nuage de poussière. Les pans de son manteau étaient à peine retombés qu’il contemplait déjà le trésor que Harvey avait entreposé sur une petite table.
Il y avait là toutes sortes d’objets à la fois mystérieux et merveilleux : deux disques de verre retenus par une tige en plastique, des tubes de la même matière et pourvus d’une petite pointe, des feuilles fines et blanches, apparemment supports d’une forme d’écriture.

« J’ai trouvé ça dans cette petite valise, dit Harvey en montrant un attaché-case ouvert en grand.
_Formidable ! s’extasia Victor. Tout simplement formidable ! Et ces trucs là ? Qu’est-ce que c’est ? En as-tu déjà vu ?

Harvey manipula les paquets de petites feuilles rectangulaires enliassées, les tourna et les retourna avant de rendre son verdict :

_Jamais vu. Mais la valise était protégée par une espèce de code chiffré basique…sans doute que c’était assez important ou que ça avait de la valeur.
_Dans ce cas, comment se fait-il que tu n’en aies jamais vu ? se demanda Victor en reposant sa liasse dans la mallette.

Harvey eut l’air un peu embarrassé pour répondre. Bien sûr, en tant qu’androïde conçu et construit sur Terre, il aurait dû avoir déjà vu toutes ces…choses.

_Je…
_Au fait ! Est-ce toi qui as remis en route ce ridicule petit robot balayeur ?
_Ah ? Heu…eh bien en fait…oui…avoua l’androïde, trop heureux de changer de sujet.
_C’était puéril. On ne va pas tout réactiver comme ça, au petit bonheur la chance, alors qu’on ne connaît presque rien de cette technologie. Quand je vois que même toi tu as oublié à quoi servent tous ces beaux objets…Et puis en plus ça m’a réveillé !
_Désolé, fit Harvey. Je pense que vous avez raison, il vaut mieux être prudent.
_Oh bon sang ! Regarde ! s’exclama son maître.
_Quoi, quoi ?! balbutia Harvey en jetant des coups d’œil rapides tout autour d’eux.
_Non, là, dit Victor en montrant une des feuilles sur laquelle il avait gribouillé quelque chose à l’aide d’un des tubes en plastique : ce machin sert à écrire sur ces trucs !
_Incroyable, dit Harvey en respirant plus librement.
_Je suis sûr d’avoir déjà lu quelque chose à ce sujet dans mes recherches…mais j’ai complètement oublié quoi…Malgré tout je trouve cette aventure fascinante. A peine arrivés nous découvrons le vent…
_VOUS découvrez le vent…rectifia Harvey.
_NOUS découvrons les oiseaux…
_VOUS…corrigea une nouvelle fois Harvey.
_Et NOUS DECOUVRONS ces…choses étranges.
_Là, je ne peux pas dire le contraire, c’est aussi nouveau pour moi que pour vous.

L’Etre et l’androïde, emportant leur butin, se remirent en chemin afin de trouver la sortie de l’astrogare. Ils avançaient précautionneusement dans l’obscurité, à la fois par prudence et dans l’espoir secret de nouvelles découvertes. Après avoir marché toute la nuit, comme l’aube approchait, ils débouchèrent sur un portique encore plus démesuré que tous les autres, et aperçurent enfin l’extérieur, de l'autre côté d'une verrière.

Victor, qui marchait en tête, fit soudain volte-face et s’adressa à son compagnon :

« Je crois que j’ai enfin compris comment ça marche, dit-il en désignant son nez coiffé des petits disques de verre.
_ Vous croyez vraiment ? fit Harvey en arborant une moue dubitative.
_Tu as une meilleure idée ? Cette armature en plastique, c’est fait pour se caler sur le nez, je ne vois pas d’autre possibilité…insista Victor.
_Oui, mais quel en est l’usage ? C’est une sorte d’ordi ou quelque chose comme ça ?
_J’ai l’impression que ça sert à brouiller la vision, dit Victor. Et ça donne un peu mal au crâne…
_Ah bon ?
_Tu as raison, ça ne doit pas être ça…Ce serait complètement idiot.
_ En tout cas c'est rigolo, ajouta l'androïde, on dirait que vous avez quatre yeux !

Victor, dépité, fourra le mystérieux artefact dans son sac à dos en grommelant.

«Bon alors ça y est oui ? On peut continuer ? On ne va pas s'arrêter à chaque fois que monsieur trouve un nouveau jouet. »

Fier d'avoir magistralement conclu les débats, l'explorateur ne remarqua pas le haussement d'épaules de son acolyte et colla son nez sur la baie vitrée.

Au dehors, on voyait une belle herbe verte.

3 commentaires:

  1. Bon alors ?
    Et la suite, ça vient, oui ?

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  2. Je viens de finir le chapitre 2 et déjà hate de lire la suite....Une imagination,pfiou...et c'est que le début! Chapeau,vraiment!! Y'a de l'humour,ça se lit facilement,ça me plait beaucoup!!! Vite,vite,j'y retourne...

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