dimanche 11 avril 2010

Un chapitre s'ouvre après une ellipse de six mois : fin et début d’un voyage. Du rêve à la (dure) réalité… ?

Un nez…

Deux yeux ?

Une bouche ?...

Oui. Ce...machin collé derrière le hublot avait indéniablement quelque chose de familier pour celui qui le contemplait depuis l’extérieur. Comme un air de connaissance.


Même dans le cas contraire il en aurait fallut beaucoup plus pour effrayer Jona-Jim…


Officier en Second à bord du Daisy Belle, Jona-Jim était un homme pragmatique, au sang-froid éprouvé. Pas exactement un aventurier, non, mais un de ces types suffisamment casse-cou pour accepter les jobs que personne d’autre n’accepterait, comme par exemple vadrouiller dans l’espace accroché à un foutu câble. A tous ceux qui lui disaient «Si-ça-cest-pas-de-l’aventure-j’veux-bien-faire-engager-mémé-dans-l’armée», Jona-Jim répondait sans rire que pour ce qu’il connaissait de l’armée, leurs mémés deviendraient vite générales.


Non, non et non, pour lui, l’aventure ça ne consistait pas à vérifier, desserrer ou resserrer des boulons, fût-ce à l’extérieur d’un vaisseau-cargo en stationnement temporaire dans un coin perdu des espaces inconnus. C’était autre chose…même s’il n’aurait pas su dire exactement quoi et que ça l’ennuyait profondément. Les mots et leur agencement, ça n’avait jamais été son fort. Tout juste aurait-il pu illustrer sa pensée en montrant du doigt l’étrange spectacle qu’il contemplait à l’instant : un nez aplati, deux yeux brillant d’excitation, une bouche déformée par un rictus enfantin, tout un visage écrasé contre un hublot...


Jona-Jim poussa un soupir et signifia à destination de son ordi :


« Secteur proue, rien à signaler – fin d’inspection.

_ Bien noté, Monsieur.


Le plus gros problème que lui posaient ces combinaisons intégrales, c’était qu’elles ne lui permettaient pas de fumer quand il en avait envie. Et là, pas à dire, il en aurait bien grillé une petite. Au lieu de ça, il s’assit sur un petit morceau de coque qui dépassait, juste à côté du hublot.

Par ailleurs, le truc le plus sympa avec ces combinaisons, hormis leur protection contre le vide spatial et les rayonnements cosmiques, c’était qu’elles pouvaient s’aimanter à partir de n’importe quel point, au choix du porteur : les pieds, les mains, le dos, ou, dans le cas présent, le postérieur. Jona-Jim aimait cette sensation absurde qu'il éprouvait d’être assis sur un banc dans l’espace à regarder l’univers.


Or, pour l’heure, ledit univers offrait comme seul spectacle une sphère colorée en suspension. Un planétoïde, et a fortiori un aussi galactiquement minuscule que celui-là, c’était toujours assez impressionnant, même quand on en avait vu par centaines…Le genre de mise en abyme qui faisait frémir et réfléchir sur tout un tas de choses : un picotement d’une milliseconde dans la nuque et puis on passait à autre chose, malgré tout.


« Alors c’est « ça » hein ? dit-il dans son casque. Il entendit une sorte de bruit de ventouse quand le visage se détacha du hublot.


_ Ouais, c’est « ça », répondit une voix déformée par la radio.

_ C’est quand même pas grand-chose quand on pense au trajet que tu nous as fait faire. Je m’attendais à du spectaculaire, je suis déçu, ajouta Jona Jim.

_ C’est parce que tu ne te rends pas compte de tout ce que « ça » signifie…lui dit Victor.

_ Je me rends compte que c’est une planète comme il y en a des milliards d’autres dans tous les recoins de l’univers : une boule de roche recouverte d’eau, de terre et balayée par des nuages…ça tourne bêtement sur son axe et autour d’un soleil qui n’a jamais vu que ça dans sa vie. Rien de bien nouveau quoi.

_ Tu te trompes, fit Victor en riant.

_ Bon dieu, je paierais cher pour une p’tite clope, ici et tout de suite. Je déteste être pris pour un con sans pouvoir amocher l'œil du gars qu’est en face de moi.

_Tu m’abîmerais rien du tout Jona-Jim, dit Victor. D’abord tu es trop gentil pour ça, ensuite tu m’aimes bien, et pour finir il y a suffisamment de nanobidules dans mon corps pour m’éviter un malheureux œil au beurre noir.

_ C’était une façon de parler : tu me prends pour le dernier des crétins…Non. Tu prends tout le monde pour des abrutis finis en fait, et pas seulement moi. Sauf que les autres ne s’en aperçoivent pas, et peut-être que le capitaine s’en fout (ce serait bien son genre), mais moi ça me défrise.

_ Tu es trop impulsif Jona-Jim. Mais je sais bien que dans le fond, toi et moi on se comprend.


Le mécano soupira une nouvelle fois. Ce blanc-bec avait peut-être bien raison après tout. Mais toute sa sagesse personnelle résidait dans une énorme capacité à ne jamais perdre de vue que si l'Autre pouvait avoir raison, cela ne voulait pas nécessairement dire que lui-même avait tort.


_ Comme ça, aucune porte n'est complètement fermée, murmura-t-il en contemplant la grosse sphère bleue qui occupait toute une partie de son champ de vision.

_ Tu disais ? demanda Victor.

_ Je disais que tout ça c'est des foutaises ! Tous les instruments de bord disent qu'il n'y a aucune forme de vie pensante sur ton caillou. On va pas t'abandonner là, tout seul, c'est vraiment n’importe quoi.

_ Oui…oui…Moi aussi je suis ton ami, Jona-Jim...répondit Victor.

_ V'là que tu recommences ! On ne peut vraiment pas parler avec un gars comme toi ! s'emporta JJ.

_ Je ne faisais que me mettre à ta place. Et, s'il te plaît, arrête de me faire le coup de la pudeur, ça ne prend plus. Six mois de voyage sur un cargo comme celui-ci, ça donne le temps de bien connaître les gens.

_ Pas d'autre vie que la faune et la flore, pas un système solaire habité à moins de cinq mois de voyage à bord d'un vaisseau que tu n'auras plus de toutes façons...sans oublier le fait que plus personne ne repassera par ici : pas de ravitaillement, pas de nouvelles, pas de communications. C'est plus un rêve, c'est un cauchemar !

_ Je serai bien équipé, je ne manquerai de rien, et j’aurai sûrement de quoi m’occuper pour des années.

_ Ah bon ? A quoi faire ? Compter les libellules ? railla Jona-Jim.


Un rire joyeux résonna une nouvelle fois dans son casque et Jona-Jim leva les yeux…au ciel. Ou à ce qui s’en rapprochait.


De nos jours, la folie n’était plus sensé exister bien entendu, mais le bon sens populaire n’avait pas encore oublié la définition de ce mot, ni ses manifestations. Elle figurait dans l’inconscient de l’espèce, la suivant dans chacune de ses évolutions, une sorte de reliquat des temps d’avant, dont les contours s’estompaient peu à peu.


Jona-Jim était allé assez loin dans ses études, mais ça ne l’empêchait pas d’avoir un instinct très aiguisé. Pour lui, Victor était clairement fou. Il ne savait pas si c’était une bonne ou une mauvaise chose. Cela l’agaçait le plus souvent, l’horripilait parfois, mais l’amusait toujours, quoi qu’il en dise.


« Cette planète que tu vois là, reprit Victor sur un ton bien plus sérieux, elle n’a vraiment rien de sensationnel quand on a croisé comme nous dans toutes les eaux stellaires possibles. On pourrait rien qu’en fermant les yeux revoir des astres mille fois plus spectaculaires ou attirants…Je suis d’accord avec toi.

_ Je ne te le fais pas dire, rétorqua Jona-Jim.

_ …Oui mais, ne crois-tu pas que pour les petits êtres nés sur cette insignifiante petite planète, elle a quelque chose de…disons…spécial ? Qu’elle porte en elle un mystère particulier ?

_ Je suppose que oui, répondit Jona Jim. A condition qu’on puisse y trouver un natif capable de raisonner en termes de « moi », de « planète » et d’ « univers »…


Jona-Jim attendit une réplique mais rien ne vint. Il regarda à travers le hublot et vit le large sourire qui occupait toute la largeur du visage de Victor Vincent, d’une oreille à l’autre.


Furieux, Jona-Jim serra le poing… Mais l’opportune irruption derrière lui d’une nouvelle combinaison spatiale de petite taille, sauva le hublot de la destruction, et la cabine de Victor d’une décompression brutale. La silhouette s’approcha avec grâce et lenteur et vint se planter à deux pas de Jona-Jim, une main gantée appuyée sur la visière du casque, contemplant elle aussi l’immense sphéroïde bleu.


« Salut les garçons. Eh beeen…pas de quoi s’extasier dites donc... Ca a l’air grand comme ça, mais en fait elle toute petite cette planète, non ?

_ Ouais mais c’est pas ça qui compte, captain. Elle est belle, quoi ! répondit fièrement Jona-Jim.

_ Vous trouvez ? fit le capitaine. C’est une planète, quoi…Salut Victor.

_ Salut, Capitaine Bligh, répondit Victor en riant.

_ Rapport d'inspection Monsieur l'Officier en Second ?

_ R-A-S, Capitaine ! La Daisy a parfaitement régénéré depuis le choc avec les astéroïdes.


La jeune femme s'étira comme un dimanche matin, comme un félin profitant de la chaleur du soleil, avec un léger soupir de satisfaction, et tapota la carlingue.


_ Bien ma Belle...C'est encore toi la meilleure.


Victor, les mains appuyés contre la paroi, sentit un léger frémissement qui le fit sursauter :


_ Wouahou !!! Eh ! Qu'est-ce que c'était que ça ? Lança-t-il en tombant à la renverse.

_ Jamais ressenti ce frisson ? demanda le capitaine qui avait jeté un oeil amusé à travers le hublot.

_ Non, répondit Victor en se relevant. On aurait dit que le vaisseau avait la chair de poule !

_ Bonne analogie, lui dit Bligh. De tout temps les marins ont eu la sensation que leur navire était vivant, qu'il était un membre de l'équipage comme les autres...Sûrement une façon de conjurer le sort, de passer outre les dangers mortels de la traversée...

_ Je vois, fit Victor. L'univers est vraiment plein de mystères.

_ Nous allons partir, reprit la jeune femme. Le vaisseau est opérationnel et nous sommes déjà en retard sur notre programme.

_ Je comprends, répondit Victor. Pour moi tout est prêt, je peux partir immédiatement.

_ Nous sommes d'accord.


Victor saisit sa canne, son chapeau et ses gants et se précipita hors de la cabine pour boucler ses derniers préparatifs. Jona-Jim se rua sur le hublot pour essayer de le retenir, mais Victor avait été trop rapide pour lui.


_ Cap'tain !

_ Quoi « Cap'tain » ?!

_ Pourquoi vous ne lui avez rien dit ? Fallait pas lui dire de partir comme ça, c'est, c'est...c'est criminel !

_ Voulez-vous que je vous dise ce qui est VRAIMENT criminel ? Ces foutues combinaisons ! Impossible d'arranger mèches et boucles pour être un tant soit peu séduisante..

_ Cap'tain !

_ Eh ben quoi ?! Si je ne peux pas user de mes ultimes armes de séduction, faut pas s'étonner s'il part comme ça, sans un regret.

_ ...

_ Ne faites pas cette tête là mon garçon. A bientôt 160 ans je peux vous dire que j'ai une assez bonne expérience de la vie et des hommes, et croyez-moi, ni vous, ni moi, ni personne ne pourrait empêcher ce type de faire ce qu'il a décidé de faire. A moins de le tuer bien entendu.

_ Alors ?

_ Alors, allons donc lui dire adieu.»



Quelques minutes plus tard, tous les trois se retrouvaient dans la soute du Daisy Belle, au pied du gigantesque fer à repasser volant qu’utiliserait Victor pour la suite de son aventure.


_ Bon, fit Victor d’un air décidé, je crois que le moment est venu d’y aller…

_ Vous êtes sûr que vous ne voulez pas qu’on vous rapproche encore un peu ? demanda le capitaine Bligh. Le Belle n’est pas un vaisseau atmosphérique mais on est encore assez loin de la planète, ça va vous faire une petite trotte.

_ Non-non-non, répondit Victor. Vraiment…Je sais que c’est une offre sincère mais vous avez déjà fait beaucoup pour moi, alors que vous n’y étiez pas obligée par notre contrat.

_ C’est-à-dire que pour une fois que je trouvais un adversaire potable aux échecs…je n’allais pas le jeter par-dessus bord !

_ Personne n’y comprend rien à ces trucs archaïques, Cap'tain ! se justifia Jona-Jim d’un air dégoûté. Vous êtes bien la seule à croire que ce truc est un jeu.


Le capitaine Bligh décocha un regard furibond à son Second mais préféra ne pas riposter immédiatement.

Victor Vincent s’affairait autour des androïdes qui terminaient les vérifications de son module colonial.


_ Il est hors de question pour moi de faire dévier d’avantage le Daisy Belle de sa route capitaine Bligh, dit-il sans se retourner. Vous me comprenez, je pense.


La jeune femme eut un sourire de connivence : la fierté n’était pas un vain mot pour les baroudeurs qui écumaient les espaces les moins peuplés de l’univers. Ils la reconnaissaient au premier coup d’œil et elle leur servait de maître-étalon pour jauger les Etres qui croisaient leur route. Victor Vincent ne voulait pas être en dette avec elle, ni avec son Second, ni avec aucun membre de son équipage ; elle respecterait son choix.


_ Les modules coloniaux ne sont pas des engins extraordinaires, poursuivit-elle, ce sont de vulgaires boîtes, frustes, peu équipés et très inconfortables, mais c’est largement suffisant pour ce court voyage.

_ En tout cas, celui-ci sera parfait pour l’usage que je lui réserve, dit Victor. Après tout il s’agit bien de s’installer sur une planète nouvelle, et ces engins sont conçus pour ça.

_ Ils sont surtout conçus pour ne jamais redécoller…grommela Jona-Jim.

_ C’est vrai, admit Victor en se grattant la nuque. J’aurais bien voulu avoir un autre petit appareil d’exploration, mais c’était au-dessus de mes moyens.

_ Il faut reconnaître que l’achat d’une planète entière, même de basse catégorie et perdue dans les espaces désert comme celle-ci, ça vous assècherait le crédit de la plupart des milliardaires pleins de Temps…


Victor ne releva pas l’allusion de son camarade.


A chacune de leurs conversations il avait soigneusement évité de trop parler de lui, de son passé et de l’origine de sa « fortune ». Jona-Jim n’était pas du genre à mépriser l’autre pour sa situation sociale, qu’elle soit plus élevée ou plus basse que la sienne, mais il était curieux de tout, et pensait connaître les noms et pédigrées de tous les pleins aux as qui auraient les reins suffisamment solides pour se permettre pareille folie. Or, il était bien certain de ne jamais avoir entendu parler de ce type mystérieux, ce Victor Vincent débarqué de nulle part, qui partait en voyage à travers la galaxie tout en fuyant les autorités, avec dans tout son être le même air de calme bonhommie que s’il allait faire son marché… Victor avait bien compris que Jona-Jim chercherait toujours à décrypter ce mystère, mais ils n’en étaient pas moins devenus d’excellents amis.


_ Bah ! Tout ça n’est pas très important, poursuivit Victor avec son égale bonne humeur. J’irai à pied voilà tout.

_ Et vous serez entièrement seul, ajouta le capitaine Bligh. Je sais que nous en avons déjà parlé cent fois mais…

_ Je serai seul, oui. Enfin presque : j’aurai quand même le truc là,…l’androïde, je ne sais plus son nom…

_ Vous parlez d’une compagnie ! Selon toutes les probabilités personne ne repassera ici avant au moins deux cents ans… Vous serez coupé de tout, dans l’incapacité de communiquer, même avec la plus proche planète habitée.

_ Je sais tout cela.

_ Votre générateur universel n’est pas de toute première jeunesse mais il vous permettra de ne pas manquer d’énergie, de matériaux ni de nourriture…Pourtant… Vous pourriez tomber malade, vous blesser, ou tout simplement…avoir envie de revenir.

_Revenir ?


Victor se tourna vers le capitaine. Son visage arborait une fois de plus le large sourire de celui qui ne doutait vraiment de rien et ne pourrait être convaincu par aucun argument, aussi raisonnable fût-il. Un frisson parcourut l’échine du capitaine : elle en avait vu bien d’autres dans sa vie de bourlingueuse, mais jamais comme celui-là. Elle comprenait mieux ce que voulait dire son Second quand il affirmait « rien piger du tout à ce qui se passe dans le crâne de ce gars là »…et aussi pourquoi il aurait peut-être bien fini par le suivre dans sa folie.


« Un Etre dangereux, ce Victor Vincent…S’il s’en donnait vraiment la peine.»


La porte latérale du module était en train de se refermer lorsque Jona Jim saisit une dernière fois la main de son ami. Victor la serra fermement et envoya un salut au capitaine Bligh, qui lui répondit par un geste similaire puis regagna la passerelle. Les moteurs de l’engin spatial commencèrent à vibrer, provoquant un bruit assourdissant qui se répercuta dans la soute et obligea Jona Jim à hurler. Malgré cela, Victor ne comprit pas toute sa phrase, seuls les derniers mots lui parvinrent :


« …Et n’oublie pas ce que je t’ai dit mon vieux : dans un an jour pour jour !


Victor ne voulut pas répondre et hocha simplement la tête en souriant. L’ultime image que le Second du Daisy Belle garderait de Victor Vincent lui donnait une fois de plus furieusement envie de lui écraser son poing sur la figure. Pour l’heure il s’éloigna et contempla l’envol disgracieux de la « boîte spatiale », nom de baptême du module colonial.


Un instant plus tard, le Daisy Belle reprenait sa route vagabonde et disparaissait des écrans du module.

Victor Vincent ne souriait plus du tout.


C’était même tout le contraire, et pour un peu il aurait bien pleuré un coup. Heureusement pour lui, une fois les coordonnées entrées dans l’ordinateur de bord, le « pilote » n’avait absolument rien à faire d’autre qu’être là et regarder. Alors Victor regardait. Il regardait grandir cette planète, objet de toutes ses attentes, de tous ses espoirs, de tous ses rêves. Il en distinguait de mieux en mieux les détails, les continents, les nuages, et plus il s’en rapprochait plus l’angoisse montait.


Brusquement, il se mit à regarder tout autour de lui, cherchant dieu sait quoi sur les pupitres, sur les écrans, sous les fauteuils.


« Vieux Bolk ? Tu es là n’est-ce pas ? Et vous autres aussi pas vrai ? Tous là…cachés comme de petits espiègles. Oh bien sûr je ne parle pas du démon Askoth ! ajouta-t-il dans un rire sans joie. C’est pas tout petit un démon Askoth ! D’ailleurs ça me rappelle que je n’ai pas fait réparer tous les dégâts de la dernière fois…


Le visage caché entre les mains, il essayait désespérément de se retrouver, mais le silence de la cabine était une atroce torture. « Bon. Puisqu’ils ne veulent pas répondre, je vais faire la conversation tout seul. Une minute quinze de solitude et je suis déjà devenu un psychopathe…


_Oh mais tu étais un psychopathe bien avant d’avoir projeté ce voyage insensé ! se répondit-il en imitant la voix de son ami Ashton.

_C’est vraiment très drôle comme remarque ! Ah aha aha !

_ Ah ah ah…

_Et si c’était pas la bonne planète ?

_C’est la bonne planète.

_Mais si ce n’était pas Elle ?

_ C’EST elle. C’est plus qu’une certitude, je le sais jusque dans la moelle de mes os…

_ Alors pourquoi trembles-tu comme ça ? Pourquoi es-tu à deux doigts de crier au secours comme un bébé ? Pourquoi ces larmes au bord de tes yeux ?

_ Parce que ce n’est peut-être pas Elle. Parce que je pourrais encore rappeler le Daisy Belle ; ils ne sont pas si loin. Parce que même si c’est Elle, peut-être que venir jusqu’ici était une idée plus stupide que la plus stupide des idées jamais nées dans le cerveau de l’Etre le plus stupide de l’univers.

_C’est tout ? Pas la peine de pleurer dans ce cas : tu auras la réponse à toutes tes questions dans une seconde mon ptit vieux.

_On se…Je me rapproche de plus en plus…Toujours rien. Pas le moindre indice. Rien, rien, RIEN !


Victor se leva et commença à arpenter en tous sens son étroite cabine. Il ne s’en rendait évidemment pas compte, mais ce voyage avait déjà opéré un irréversible changement : rien, jusqu’à cet instant, n’avait eu la moindre importance pour lui ; à partir de cet instant et pour tous les instants qui suivraient, tout devenait important.


Et soudain, une autre voix que la sienne retentit dans l’habitacle, des images se formèrent dans son esprit, derrière ses paupières closes, et ses implants traduisirent ces paroles d’une langue inconnue :


« Bienvenue sur la Terre »



« Bienvenue sur la Terre, berceau de l’Humanité »



« Bienvenue sur la Terre »


Alors il rit. Victor éclata d’un rire libérateur. Ouvrant enfin les yeux, il découvrit à ses côtés une jeune fille...Non. LA jeune fille brune aux yeux verts si mélancoliques, à la voix monocorde :


_ Bienvenue sur la Terre. Berceau de l'Humanité. Loisirs ou affaires, parcours historiques, vacances de rêves dans des décors paradisiaques.

_ Cette planète est donc bien la Terre...Je ne m'étais pas trompé.

_ Non monsieur, répondit l'interface qui avait pris l'apparence de la jeune fille. Pas d'erreur, c'es bien la Terre, berceau de l'Humanité, etc, etc.

_ Cela doit faire bien longtemps que tu n'as plus vu d'Humain, je me trompe ?

_ Je ne suis pas programmé pour répondre à cette question.

_ Sans doute...Mais cela répond à une autre de mes questions : ton programme a été conçu il y a très, très longtemps, et personne ne l'a amélioré depuis...cela signifie que personne n'est venu ici avant moi.

_ Je ne suis pas programmé pour répondre à cette question.

_ Bon. Peux-tu au moins m'indiquer un faisceau d'approche ? Je voudrais me poser sans risques.

_ Oui monsieur. Les paramètres ont été envoyés à votre ordinateur de bord. Bienvenue sur la Terre...

_ Berceau de l'Humanité. Oui, oui oui.


A présent que tout doute, toute angoisse étaient dissipés, rejetés au loin, Victor put enfin se remettre à l'observer. Elle était là qui grandissait à vue d'oeil. Il distinguait mieux les continents, voyait apparaître les immenses forêts, les plaines, les anciennes cités. Le module effectua son entrée dans l'atmosphère sans la moindre anicroche mais les voyants indiquaient déjà que les réservoirs étaient presque à sec. Il n'y aurait pas de deuxième chance, mais cet engin était né et n'avait vécu que pour un seul destin : se poser. Il le fit à la perfection.


Victor Vincent venait d'atterrir au sens le plus définitif du mot.

2 commentaires:

  1. Alors, un com', un com'... Hum. Qu'écrire, qu'écrire...

    Heeeuuuuu...

    Non mais c'est très bien et tout et tout. Et même mieux que très bien. Du coup, ben y'a pas à tergiverser, pas d'angle saillant sur lequel ironiser, pas d'accroche susceptible de faire un bon point d'ancrage pour une critique inspirée un tantinet acerbe.

    Bref, de ce point de vue, c'est chiant, point barre.
    Et de tous les autres, non, bien sûr. Du coup, c'est plutôt bon signe.

    Il y a un gros défaut à l'ensemble malgré tout : le fait qu'on sache d'emblée que les probabilités de lire un jour la suite (et de lire la fin, alors, n'en parlons-même pas) sont quantitativement de celles qui pourraient faire péter une armure d'or sans autre forme de procès. Et c'est bien dommage.

    Là, c'est plus que publiable et au-dessus du lot, sur le fond comme la forme. Exempt de maladresse. Plein d'idée et bourré de rythme. Et ça se lit tout seul, ce qui évite tout effort inconsidéré au lecteur (et ça, c'est bien. Il aura besoin de toute cette énergie pour lire le mien, de bouquin). On visualise bien, on ne butte sur rien, on se laisse porter, on voyage... Pile en plein dans le "but" initial, donc.

    ça valait le coup d'en baver, mais maintenant, au boulot pour la suite (d'une traite jusqu'au chapitre final !) (je veux ça dans trois mois !).

    RépondreSupprimer
  2. Rien que ça ? Merci pour les compliments (si si) mais pour le reste on va déjà attaquer le chapitre 2. C'est sans doute stupide de passer autant de temps pour un tel résultat mais j'y peux rien, c'est comme ça. Et je fais pas du misérabilisme, je suis juste objectif et réaliste (bouèèèèrk).

    RépondreSupprimer