dimanche 19 juillet 2009

Prologue troisième et dernière partie 


La porte de la cabine s’ouvrit à l’étage demandé, dans le corridor, à quelques pas du numéro 45. Nino dormait toujours et ressemblait ainsi plus à un enfant que lorsqu’il courait à droite et à gauche dans la station à la recherche de bonnes affaires.
Chapeau, gants et canne à la main, Victor sortit de la vaste capsule translucide.
« Ramène-le chez lui : Secteur Indépendant, c’est là que se trouve toute sa « famille ». Quelqu’un viendra sûrement le chercher et te paiera la course, moi je n’ai plus un sou pour ça. »
L’ascenseur disparut en silence dans la paroi qui reprit son apparence habituelle de mur normal.
Quelqu’un attendait devant la porte de l'appartement : une silhouette humanoïde entièrement recouverte d’un drap bleu. Victor, intrigué, leva et jeta un bref coup d'œil sous le voile.
Une statue ? Non.
Un androïde désactivé. Une réplique d’Etre au mécanisme en sommeil. Le corps était visiblement athlétique, de haute taille et musculeux, des traits fins et réguliers. La finition était irréprochable jusque dans les petites imperfections du visage qui rompaient une trop parfaite symétrie.

C'était d'évidence un très beau modèle, mais pourquoi était-il là ? Qui avait déposé cette chose devant sa porte ?
« Ah mais…Oui bien sûr : le lot n°26 ! Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de ça, moi ? Foutu gamin qui m’a fait acheter n’importe quoi, maugréa Victor.

Il s’immisça du mieux qu’il put entre l’androïde immobile et la porte.

« Je suis rentré… finit-il par souffler. Ou plutôt coincé…devrais-je dire…
_ Victor Vincent est de retour à son domicile fit la voix étrangement impersonnelle de l’ordi domestique.

La porte s’ouvrit, sans aucun autre commentaire, sans les plates excuses habituelles, sans jeu de mots ridicule, sans récriminations sur la longueur des journées de travail. Victor était pourtant trop occupé à essayer de déplacer la masse inerte de sa dernière acquisition pour se rendre compte que quelque chose clochait dans son petit univers.

_ Que ce truc est louuuurd !! Ils sont fait en quoi ces engins ?! Et pas moyen de le mettre en marche bien entendu…

De mètre en mètre Victor parvint à le faire glisser à l’intérieur de son appartement. Epuisé, en nage, il s’écroula au sol et s’assit pour reprendre son souffle. Ce n’est qu’à ce moment qu’il remarqua un petit objet ovale coincé dans la grande main roide de l’appareil.

_ Nom d’un schmorgle...le mode d’emploi !

Après avoir patiemment desserré un par un les doigts de l’androïde, une petite manipulation de l’œuf cristallin lui permit de faire apparaître l’holo d’une charmante jeune fille brune.

A la fois saisi par la soudaine apparition, mais pas vraiment surpris, Victor laissa rouler l'objet sur la moquette.

C'était encore et toujours elle…La fille brune qu'il voyait à chaque fois. Elle qui avait remplacé tous les autres holos, ces messages préprogrammés, publicitaire ou informatifs, qui prenaient normalement des apparences personnalisées, adaptées au nanomètre aux désirs conscients ou inconscients de leur cible, et auxquels personne n’échappait, dans la rue, au travail ou chez soi.
Pour la énième fois, Victor demeura subjugué, incapable de faire autre chose que de la contempler pendant des secondes entières.

Ce phénomène avait commencé six mois plus tôt, inexplicablement, alors qu’il prenait un verre au Blue Lagoon avec Lucie. La serveuse virtuelle, que son subconscient lui présentait le plus souvent comme une jeune femme souriante et sexy, avait pris ce jour là les traits de cette beauté brune et froide, à la taille menue et aux yeux d’un vert insondable. Il n’avait pu en détacher son regard, ni articuler le moindre mot pendant un long moment. Lucie lui avait bien sûr fait une scène terrible car il avait eu l'air parfaitement idiot.

D'un certaine façon, une telle bizarrerie n'aurait pas du l'affecter autant car sa vie était emplie de manifestations étranges qui envahissaient son quotidien, son salon, sa salle de bain et même sa chambre. Cette jeune fille aurait donc pu etre une création parmi toutes les autres mais Victor savait qu'il n'en était rien : elle apparaissait uniquement sous la forme d’un holo, sans consistance physique, elle ne lui parlait jamais d’autre chose que du message pour lequel elle était programmée, et surtout, alors que les autres créatures étaient toutes nées de son imagination, cette beauté brune lui était totalement inconnue.

Au début, Victor avait consulté de grands spécialistes pour comprendre ce qui lui arrivait. Mais les medico n’avaient rien décelé d’anormal dans aucun des recoins de sa psyché. S’il voyait bien un Etre (dont, curieusement, aucun instrument ne semblait en mesure de capter l’image), celui-ci ne se trouvait ni dans ses souvenirs ni dans les tréfonds de son inconscient.

De par ses fonctions de créateur, Victor avait toujours été considéré comme un être à part, ne répondant pas à tous les critères de la normalité, ce qui lui avait valu un isolement relatif, largement compensé par son statut d’agent officiel du gouvernement et l’aisance qui en découlait. Cette nouvelle...anormalité lui coûta tout ce qui lui restait de crédibilité et provoqua de nouvelles vagues de protestations de sa fiancée.

Par la suite, la situation était allée en empirant. Les messages subliminaux, quel que soit leur contenu, des plus sages aux plus osés, lui étaient tous débités par la meme jeune fille, de sa voix monocorde et sans passion, toujours vêtue de sa longue robe grise : publicités pour des dentifrices, pour des sous-vêtements masculins ou pour un restaurant exotique, livreurs virtuels ou annonces des clubs branchés.
Et à présent, mode d'emploi pour androïde antédiluvien...

Abandonnant l’idée d’un recours à la science, il avait alors tenté de trouver des réponses par lui-même : quitte à détériorer encore un peu plus son image, si la chose était possible, il lui parlait, lui parlait et lui parlait encore. En espérant quoi ? Il ne le savait pas exactement. Mais à raison d’une vingtaine de monologue par jour depuis six mois, chez lui, au bureau ou en public, les notions d’espoir et de patience avaient pris des dimensions nouvelles dans son esprit.

Et voilà qu’alors qu’il s’apprêtait à tout quitter pour entreprendre le plus fabuleux voyage de son existence ; alors qu’il n’avait plus pensé à elle depuis plus de vingt-quatre heures, elle était apparue à nouveau. Et il recommençait à lui parler.

_ Encore toi…Tu ne me diras pas pourquoi c'est toujours toi que je vois, n'est-ce pas ? Tu as fait quelque chose à tes cheveux ? Je leur trouve une luminosité particulière aujourd’hui...C'est très beau.
_ Bonjour. Je suis le mode d’emploi universel, dit la jeune fille en guise de réponse.
Pour le démarrage de votre tout nouvel androïde (de modèle archaïque), passez une main, n’importe laquelle, derrière la nuque de l’appareil…
_ Lui caresser la nuque ? Et puis quoi encore ?
_ Positionnez la paume de la main à quelques centimètres de la peau et cela suffira. L’appareil sera configuré, après la première utilisation, pour ne fonctionner qu’à partir de vos données biométriques personnelles.

Victor soupira, reporta son attention sur l’androïde, et fit ce qu’elle lui demandait. Un blip aigu lui indiqua que l'androïde était encore en état de marche. Aussitôt, le simulacre d’existence reprit son cours : les poumons s’emplirent d’air, du sang circula dans les veines, donnant une belle couleur rosée aux membres d’une pâleur cadavérique, et engrenant la pompe cardiaque.

Un frémissement parcourut l’androïde des orteils à la pointe des cheveux. Il ouvrit les yeux et battit des paupières, comme s’il se réveillait d’un très long sommeil. Il grimaça : sa respiration, ses muscles engourdis, tout était douloureux, angoissant. Moins pénible toutefois que cette impression de désorientation spatiale, temporelle et psychologique qui lui donnait mal au cœur.
Soudain, quelques bribes de souvenirs ayant refait surface, il se mit aussitot à hurler en se jetant à plat ventre derrière le canapé :

« Pas le rouuuuuuge ! Tout va sauteeer !
_ Il a l’air de fonctionner correctement…murmura Victor qui avait observé toute la scène d’un œil goguenard, mais il a un comportement pour le moins curieux. Et ça ne me dit toujours pas ce que je vais en faire.
_Cet androïde (d'un modèle archaïque) sera pour vous un inappréciable soutien dans tous les aspects de la vie quotidienne, reprit le mode d’emploi aux yeux de jade : conversation dans toutes les langues connues, connaissances approfondies dans toutes les matières universitaires, il sait changer une ampoule, vous accompagner en soirée ou garder vos enfants. Grâce à une configuration spécifique il pourra aussi se révéler pour vous un partenaire sexuel des plus agréables…
_ Chouette… bougonnaVictor. Autre chose ?
L’Etre artificiel était en train de réaliser petit à petit que son réflexe de survie n’avait plus lieu d’être : si le BetaComplexe, qu’il avait eu l’impression de quitter le temps d’un papillonnement de cils (© L), existait encore quelque part, c’était dans un autre espace-temps. La transition, ou plutôt l'absence de transition, était pour le moins brutale.
_Où sont passés John et Aer...murmura-t-il, les yeux dans le vague.
_ Aucune idée, fit Victor en l'interrompant. Je viens de vous réactiver.
_ J’avais donc été désactivé ?…
_ C’est une conclusion qui ne manque pas de logique, en effet. C’est un bon point. Vos capacités déductives ne m’intéressent cependant que modérément (les miennes me suffisent). En revanche, je pourrais trouver un intérêt aux données qui se trouvent dans vos cellules mémorielles externes. Le catalogue des ventes disait que vous aviez été créé il y a plusieurs siècles...d’après des modèles humains.
A ces mots, quelque chose dans la mémoire synthétique se mit en branle et l’androïde commença à réciter, mécaniquement et d'une voix claire, des mots qu’on lui avait inculqués bien longtemps auparavant, et dont le sens lui échappait visiblement :

_Je m’appelle Harvey. J’ai été conçu et fabriqué sur Terre, par des humains, à leur parfaite ressemblance…
_ Excellent !! s’exclama Victor.
Le mode d'emploi poursuivit imperturbablement son explication :
_ Si vous souhaitez bénéficier des performances optimales de cet outil, vous pouvez sélectionner dans le menu la fonction « réinitialisation »…
_ Ce ne sera pas nécessaire, sa mémoire est la seule chose qui m’intéresse, répondit Victor.
_ J’aimerais bien sav…commença Harvey juste au moment où Victor le déconnectait.
_ Je crois que je vais le garder, dit ce dernier tout content, en se frottant les mains. Après tout, j’aurai sûrement besoin d’un peu de compagnie…là-bas.

Victor désactiva le petit œuf translucide, la jeune fille disparut, et il plaça l’objet dans la poche de son manteau. Il s’attela ensuite aux véritables préparatifs du départ.

Il avait vendu son appartement pour une somme astronomique ; l’équivalent de dizaines d’années d’existence standard. Cela ne représentait pourtant que la moitié de sa valeur sur le marché, car il avait dû accepter la première offre qui se présentait et n’avait rien négocié. Avec cette fortune, il avait payé auprès d’un transporteur indépendant, le prix d’un voyage discret pour lui et ses bagages, et le module de colonisation qu’il utiliserait une fois arrivé à destination.
Dans une grande malle il déposa du linge de rechange, quelques ordis de poche et un Générateur Universel passablement démodé qu’il avait récupéré lors de précédentes enchères. Un équipement bon marché qui lui rendrait certainement de nombreux services. Il fit emballer son androïde et un porteur emmena le tout à la gare.

De son ancienne vie, il ne conservait presque rien : les meubles, les objets d’art, les souvenirs de sa liaison avec Lucy, tout était vendu, et celui lui convenait à merveille.

Pourtant, à présent qu'il attendait, épuisé mais paisiblement calé dans son fauteuil, le nouveau maître des lieux, il réalisa que tout s’était passé si vite (moins d’une journée), qu’il avait complètement négligé l’aspect le moins matériel de son existence passée.
Victor ferma les yeux quelques instants puis les rouvrit.
Il s’était attendu à avoir tout autour de lui ce monde extravagant qui n’existait nulle part ailleurs, son petit peuple à lui1.
Qu'ils aient été petits, moyens ou grands, affolants de beauté ou laids à faire peur, mignons ou cauchemardesques, râleurs ou angéliques, cornus ou chauves comme le poing, Victor réalisa à ce moment qu'aucun de ses « colocataires » ne s’était plus manifesté depuis son retour de la Salle des Ventes.
Alors, une vive angoisse l’étreint et lui donna la nausée. Toute la joie, l'excitation à la perspective du départ, s’évanouirent brusquement et il céda à une irrépressible panique : son existence avait connu des hauts et des bas, bien entendu, mais de là à tout plaquer, comme ça, sur un coup de tête… C’était un très vieux rêve qu’il réalisait, peut-être même son seul vrai rêve, mais sa vie actuelle c’était déjà comme réaliser des rêves : des rêves qui prenaient forme et vie et se matérialisaient comme par magie.
Du moins l'avait-il cru jusque là.
Bien des fois il s'était lui-même diagnostiqué au dernier degré de la folie, mais tout son univers était si « réel » qu'il finissait toujours par se reprendre et considérer que si folie il y avait, elle était à l'extérieur... Maintenant qu'il quittait tout pour aller vers cet extérieur, ce qui avait constitué la meilleure part de sa vie passée semblait n'avoir été que ce qu'on lui en avait toujours dit : de vulgaires mirages.

Le tintement de la sonnette le tira douloureusement de ses pensées. Un individu qu’il ne connaissait pas entra et se présenta comme l’acheteur… L’anxiété monta encore d’un cran : il pouvait tout arrêter maintenant, ou bien sauter dans le vide.

L’homme en question avait déjà effectué une visite virtuelle de l’appartement, mais le découvrir « en vrai » lui fit pousser des exclamations d’intense satisfaction.

Victor réfléchissait toujours en silence et il se mit à transpirer abondamment. Tout vendre, et pour presque rien, moins qu’une misère, n’était-ce pas la plus grande, la plus irréparable des folies ?

Et puis, l’homme posa une question anodine qui l’obligea à retrouver un peu son calme.

« Quel élément de décoration murale ? Demanda Victor, qui n'avait rien écouté du discours enflammé de son hôte.

_Celui-là…

Balayant distraitement le salon du regard son attention se porta sur l’objet qu’on lui désignait du doigt, et un large sourit éclaira à nouveau son visage. Il bondit par-dessus le canapé et examina l’objet semi-circulaire de 10 cm de diamètre, dont la présence pour le moins incongrue à cet endroit du mur avait soulevé l’interrogation du nouveau propriétaire.

« Ca alors…C’est là depuis tellement longtemps que je n’y faisais même plus attention, murmura Victor.
_ Qu’est-ce que c’est ? demanda l’autre.
_ L’holodisk de mes vacances, il y a cinq ans, avec Lucie, répondit Victor.
_ Et vous l’avez planté dans le mur ?! Ca a dû vous demander un sacré travail ! Et puis c’est tout de même une curieuse façon de se servir d’un holodisk.
_ Je suis d'accord, fit Victor en riant, mais je n’y suis pour rien : ça s’est fait par accident, au cours d’une dispute…
_ C’est votre fiancée qui a fait ça ??!!
_ Lucie ? Je suis sûr qu’elle pourrait, si elle le voulait, mais non, ce n’est pas elle. C’est un démon Askoth qui a débarqué un après-midi et qui a commencé à se bagarrer avec tout le monde.
_ Aaah oui...? Voilà qui est curieux...
_ Je l'avais imaginé le matin-même au bureau, distraitement, sans penser aux conséquences. Tout le monde a dû s’y mettre pour le maîtriser mais ils ont fini par le ligoter. Dans la bagarre il a pris l’holodisk et la lancé comme un frisbee sur le Vieux Bolk. Heureusement, il l’a manqué et le disk s’est planté dans le mur comme un couteau dans une motte de beurre. Mais c’est vieux tout ça et maintenant ils sont tous bons amis.
_ Heu… gémit l’autre.
_ Rassurez-vous, l’appartement est entièrement à vous et pas du tout aussi hanté qu’on pourrait le croire ! ajouta Victor, toujours souriant.
_ Ah…
_ Et pour le prix…
_ C’est vrai ! s’exclama l’homme en retrouvant lui aussi le sourire.
Victor prit son manteau, son chapeau et ses gants, sans plus rien ajouter. Il n'était pas fou, et il ne lui restait plus qu’a franchir le seuil de son appartement pour tout laisser derrière lui et changer de vie.

1« peuple caché » était cependant une appellation plus judicieuse, car personne n’aurait eu l’idée de qualifier un démon Askoth de « petit »

vendredi 27 février 2009

Prologue (deuxième partie)

26h35

Presque l’aube.

La lumière du soleil de Gol pénétrait peu à peu le Hall de l’aire commerciale, une plate-forme circulaire aux dimensions titanesques. En son centre, les salles des ventes, disposées en étoile autour de la plus vaste d’entre elles. Sur le pourtour, une baie vitrée de cent mètres de hauteur offrait une vue imprenable, inimaginable et effrayante, sur la géante gazeuse mordorée et sur l’espace environnant aux millions de couleurs.

A cet instant, Victor, suivi d’un Nino à la démarche princière, quittait la salle des ventes n°5, où son achat avait provoqué une vive sensation.

« Mince, mince, mince ! répétait le garçon. J’aurais jamais cru que vous le feriez vraiment.

Victor sourit légèrement mais son teint pâle trahissait une vive émotion. Il s’appuya un instant sur sa canne, comme pour reprendre son souffle.

_Ca ne va pas M’sieur Vincent ? demanda Nino.
_Si, si…Ne t’inquiète pas. Juste un peu de fatigue.
_Je comprends ça, assura le gamin avec toute l’importance que lui donnait son nouveau statut.

Soudain, le haut chapeau de Victor se mit à vibrer d’une joyeuse sonnerie. A la surprise de Nino, il retira un petit récepteur de la doublure de son couvre-chef et engagea une nouvelle conversation avec une voix inconnue :

_Ashton ? C’est toi ? fit Victor.
_Ah non, répondit la voix. Ici c’est le Premier Ministre ! Je viens d’apprendre que vous aviez l’intention de démissionner ? C’est absolument hors de question mon jeune ami !
_Imbécile…

La voix émit un rire cristallin, juvénile.

_C’est bon ? Je peux envoyer le signal, là ?
_Attends une petite seconde, répondit Victor. Je suis dans la foule. Viens Nino, allons nous installer à cette terrasse de café.
_Qui est Nino ? demanda la voix.
_Mon plus précieux collaborateur dans mes nouvelles activités !
_Ouaip ! Enchaîna le gamin.

Nino s’installa d’autorité à l’une des meilleures tables, et aucun serveur ne fit mine de l’en empêcher. Victor déposa le récepteur sur une chaise, et vint s’asseoir juste en face, de l’autre côté de la table. Une seconde plus tard apparurent la silhouette fantomatique et le visage souriant d’un jeune homme roux aux cheveux en bataille.

« Nino, je te présente Ashton Beiley, un des rares collègues de bureau avec qui je m’entends à peu près bien…
_Et encore…uniquement parce que je vis à l’autre bout de la galaxie, compléta le jeune homme.
_Tu es sérieux là ?
_On ne peut plus sérieux. Tu es l’être le plus insupportable de l’univers.
_Eh bien, laisse-moi te présenter quelqu’un qui n’est pas du tout d’accord avec toi. Pas vrai Nino ?

Ce dernier ne répondit rien. Il ne s’était visiblement pas encore posé la question en ces termes…

_Eh bien ! J’ai un succès fou aujourd’hui. Garçon !?
_Monsieur…
_Un Blue-Lagoon pour moi, et…que prendras-tu Nino ? Un jus de fruit ?
_Donnez-moi aussi un Blue-Lagoon. Fit le gamin.
_Quoi ?! Un enfant ne doit pas boire d’alcool.
_Et pour moi aussi, intervint l’hologramme.
_Quoi ?!
_Quoi, quoi ? Je ne suis pas un enfant, moi.
_Mais tu es un hologramme.
_Et la convivialité, qu’en fais-tu ? Je ne vais pas rester là à vous regarder boire tous les deux.
_Ah non ? Je parierais pourtant un milliard sur le contraire.

Quelques secondes plus tard, une gorgée du cocktail bleu venait redonner un peu d’énergie à Victor, faisait les joues rouges à Nino, et provoquait la perplexité d’Ashton à chaque fois qu’il essayait de saisir son verre.

_Je crois que tu viens de gagner un milliard, finit-il par reconnaître.
_Il te faudrait au moins 300 vies pour réunir une telle somme, fit Victor en riant.
_Ah oui ? Maintenant que tu m’y fais penser…Tu as bien réussi à les trouver toi.
_C’est une longue histoire. Cet argent n’est pas à moi.
_Il est à mon père, dit Nino. Enfin…presque.

Victor plongea les yeux dans son Blue-lagoon. Dans quelle rêverie se perdait son regard ?...

Autour d’eux, les Extérieurs, encore mal adaptés à d’aussi grandioses spectacles avalaient pilules roses sur pilules bleues, et les noctambules rentraient se coucher après une nuit agitée. Mais tous regardaient d’un air dubitatif l’image quadridimensionnelle du jeune collègue de Victor.

« J’ai l’impression que je fais sensation, dit celui-ci en saluant tous les passants d’un hochement de tête, et toutes les passantes d’un petit clin d’œil.
_Je pense qu’ils voient bien que quelque chose cloche avec ton hologramme mais ils n’arrivent pas à deviner quoi, dit Victor.
_Tu crois ?
_Qu’est-ce qui cloche avec cet hologramme ? demanda Nino le sourcil froncé.
_Ah ! Tu vois que j’ai raison.
_Laisse moi t’expliquer tout ça, fit doctement Ashton. Un hologramme, c’est une image en trois dimensions qui sert à de nombreux usages quotidiens : publicité, films, communications… Dans ce dernier domaine, tu crois percevoir l’image de ton interlocuteur en temps réel, mais en réalité, plus celui-ci s’éloigne et plus il y a un décalage temporel entre vous. Dans mon cas, ce que tu vois et entend est un hologramme de nouvelle génération, un hologramme en quatre dimensions : les trois dimensions de l’espace, et celle du temps, réunies comme si j’étais là avec vous, en même temps que vous. Alors que mon corps est en réalité en stase à plusieurs milliards de kilomètres de vous, bien tranquille sur ma planète, dans ma maison et même étendu sur mon lit[1]. Epatant hein ?
_Si vous le dites. Mais je ne vois pas ce que ça peut rapporter.
_Bien sûr que je le dis. C’est un procédé expérimental encore très coûteux, et il n’y a pour l’instant que deux réseaux en service. Mais dans quelques années, ça permettra aux Etres de communiquer instantanément depuis tous les points de l’univers connu.
_Gain de temps…Gain d’argent, murmura Nino.
_Ce petit est intelligent mais peut-être un rien trop mercantile, tu ne trouves pas ?

Mais Ashton remarqua que Victor était à nouveau perdu dans ses pensées.

_Alors ça y est ? C’est fait ? demanda le jeune homme translucide.
_Oui. Je viens de signer la vente. Ils n’en revenaient pas les types ! ajouta Victor en riant.
_Ben, tu ne m’étonnes pas beaucoup là ! Mais je voulais dire, ça y est, tu es déjà « là-bas » ?

Un soupir mélancolique fut la seule réponse à cette question. Victor balaya machinalement de la main l’image de son ami, qui se troubla puis reprit sa cohérence en un instant.

_ Je me demande toujours quel plaisir tu peux trouver à ce jeu idiot ? marmonna Ashton.
_ Je ne sais pas. Ca m’amuse, c’est tout.
_Je me demande aussi ce que ça peut faire de réaliser son rêve…
_ Je te dirai ça quand j’y serai répondit Victor.
_ Tu plaisantes ? Au fin fond de ce trou perdu, tu seras complètement injoignable. Il n’y aura jamais aucun réseau dans cette partie de l’univers. J’aurai terminé ma thèse avant d’avoir de tes nouvelles.

Victor sourit aimablement.

_ Terminé ta thèse ?! J’aurai le temps de réaliser tous mes autres rêves avant que tu aies achevé la relecture de ton introduction !
_ C’est très méchant, vil mécréant ! Réaliste. Mais très méchant quand même.

Victor se leva de table.

_ Tu pars déjà ?
_Ouaip. J’ai encore beaucoup à faire. Du matériel à récupérer avant le départ : un vieil androïde et un Générateur Universel, peut-être encore plus ancien….
_Un GU ça peut toujours être utile, mais l’androïde je ne vois pas à quoi il pourra te servir. Et puis franchement, quitte à jeter les milliards par les fenêtres, tu aurais pu prendre du matériel dernier cri.
_Pas d’accord ! S’emporta Nino en faisant claquer son verre vide sur la table. Un androïde ça sert toujours ! Et puis il était pas cher…
_Le petit est complètement saoul ? ricana l’hologramme.
_Je zuis pas zaoul !
_Il l’est, ajouta Victor.

Il saisit Nino par le bras et l’aida à se tenir debout sur ses deux jambes. Ashton faisait toujours de grands gestes et lançait des « bouuuh » ectoplasmiques aux passants.

_Rien ne t’oblige à tout abandonner, tu sais, dit-il sans regarder Victor. Tu pourrais au moins conserver ton appartement, comme base de repli, au cas où…
_Tu as sans doute raison…« rien ne m’oblige à ». Et pourtant je ne peux pas faire autrement. C’est comme ça. Certaines choses ne peuvent être réalisées qu’en laissant tout derrière soi, tu comprends ?
_Honnêtement ?…non. Mon vieux, tu n’es pas un Etre Normal. Mais tu me manqueras quand même.
_Adieu Ashton. Dépose pour moi un baiser sur le front de Maria, tu veux bien ?
_Evidemment. A elle aussi, tu manqueras énormément. Eh ! Mais au fait... Et tes petites…créatures, que vont-elles devenir ? Et Lucie ?

Victor eut un rire amusé : tout laisser en arrière, Ashton ! Il se coiffa de son haut chapeau et s’en fut en sifflotant, bras dessus, bras dessous avec le petit Nino qui ne marchait pas très droit.

Ashton haussa les épaules et les regarda s’éloigner. Une fois seul, il fit un dernier essai : sa main spectrale traversa bien sûr une nouvelle fois le verre. Alors, sur un ultime et sinistre ricanement, il disparut.

Victor Vincent et Nino entrèrent tranquillement dans l’ascenseur. Le petit habitacle circulaire était inoccupé.

« Secteur résidentiel, appartement 45, vitesse maximale. dit-il simplement.
_Certainement monsieur, répondit la voix éthérée. Estimation de la durée du trajet : 18mn, 56 secondes, 268 millisecondes.
_Parfait. Débitez mon compte s’il vous plaît.
_Transaction effectuée. Consultation de solde ?
_Oui, merci.
_Victor Vincent, Agent Créateur Gouvernemental 045, Solde Crédits-Temps : 24 heures, 18 minutes, 36 secondes.

En entendant ces dernières paroles, son corps fut parcouru d’un irrépressible frissonnement, il déposa canne, gants et chapeau sur la tablette centrale et fut contraint de s’assoir sur l’un des trois fauteuils, alors que le gamin dormait par terre.

_24 heures ! Plus le choix cette fois…et pas de retour en arrière possible.

L’ascenseur s’élança le long du câble et entama sa course folle à travers les différentes couches de la haute atmosphère. Moins de dix-neuf minutes pour parcourir les 6000 km qui le séparaient de la réalisation de son rêve… Tous les dispositifs qui rendaient une telle vitesse supportable pour un organisme encore presque entièrement biologique donnaient au voyageur une impression de quasi-immobilité. C'est cette éternité qui lui parut à peu près insupportable.






[1] Incapable de s’éloigner des bois de sapins de sa planète natale, Ashton Beiley n’avait accepté ce poste qu’à la condition expresse de ne pas être obligé de déménager dans le Système Gol. Aux heures de bureau, il transférait sa conscience à travers le réseau, et pouvait ainsi travailler en temps réel à des milliards de kilomètres de sa résidence. Le gouvernement avait tellement désiré sa collaboration avec Victor qu’il avait accepté sans broncher cette dépense prodigieuse.

lundi 29 décembre 2008

Prologue (première partie) :

Victor Vincent, confortablement installé dans un fauteuil, paupières mi-closes, profitait d’un moment de calme après une longue journée de labeur. Il n’ouvrit pas les yeux quand apparut à deux pas de lui, l’hologramme de Lucie, debout, les mains sur les hanches. Sa voix douce et déterminée ne le tira pas d’avantage de sa rêverie, mais il entendait bien le message :

« Victor, tu es insupportable ! Comment peux-tu accepter tout ça ! Il te presse comme un vulgaire citron, et te marche dessus comme…comme…
_Vas-y, dis-le ! Murmura Victor avec un sourire las.
_ Bref. Je t’aime Victor. Je ne vais pas répéter ce que je t’ai déjà dit mille fois…
_ Merci.
_ Je ne comprends pas comment on peut manquer à ce point d’ambition ! Ca ne te plairait pas de devenir quelqu’un ? D’être le patron ?
_Qu’est-ce qu’elle veut dire ? Dit une voix rauque. N’es-tu pas le Patron ?
_Chut ! Fit Victor.
_De quoi parle-t-elle ? Dit à nouveau la voix.
_J ‘ai dit : chut !
_Alors voilà. J’ai pris une décision qui nous concerne tous les deux. Victor, tu sais que je t’aime… poursuivit Lucie.
_Ben oui tu le sais ! Ricana la voix. Ca fait deux fois qu’elle te le dit en même pas deux minutes ! Elle te prend pour quoi ?
_Chuuut à la fin !
_Mais ce ne sera plus possible entre nous tant que tu n’auras pas repris ta vie en main ! Je VEUX que tu voies ce médico-psycho dont je t’ai parlé. Et aussi que tu parles à ton patron. Fais tout ça, Victor. Fais le pour moi. Ou bien…
_ « Fais tout ça pour moi…ou bien… » Singea la voix. Je me demande bien de quoi elle parle quand elle dit qu’il faut que tu reprennes ta vie en main !
_Elle parle principalement de toi ! Répondit Victor en ouvrant enfin les yeux.
_De moi ?! S’offusqua le petit être délicat qui s’était perché sur le sommet de sa pantoufle.
_Oh pas seulement ! Fit Victor. De toi, mais aussi de tous les autres !

Et disant cela, il désigna d’un ample mouvement circulaire la multitude de créatures égarées un peu partout dans l’appartement : un oma qui jouait d’un ukulélé miniature pour une belle nixe à peine vêtue qui dansait en ondulant des hanches ; un drogon qui chattait anonymement sur un forum de philosophie virtuelle ; un kalin qui, aidé de quelques compères, œuvrait avec entrain à préparer le banquet du soir, tandis que Mlle Syrup, une Kiel bourrée de culture, profitait de sa bibliothèque pour faire la classe aux enfants qui l’entouraient ; et il y avait bien sûr le vieux Bolk, avec ses ailes de papillons, son chapeau-tube et son gros nez en pomme de terre, debout sur la pantoufle de Victor, et qui l’abreuvait de ses sentences malicieuses.

Tout ce petit monde faisait, on s’en doute, un joyeux tintamarre dans l’appartement…

_Qu’est-ce que tu veux dire, Patron ? Demanda le Bolk.
_Oh ! Rien ! Presque rien… Soupira Victor. On pourrait cependant s’étonner que des créatures entièrement imaginées par moi, pour un jeu vidéo qui ne verra jamais le jour, prennent vie et envahissent mon appartement ! Oui, je crois que beaucoup s’étonneraient d’une chose comme celle-là !
_Oui mais ces « beaucoup » en question… Peut-être qu’ils ne savent pas que tu es le Patron ? Hm ?
_Tu marques un point, vieux Bolk ! S’exclama Victor. Tu marques un point ! Bon ! Je vais prendre ma douche…
_Désirez-vous que je vous accompagne ? Demanda la jolie petite Nixe d’une voix douce en agitant son pagne en feuilles de palmier et en exhibant ses deux moitiés de noix de coco.
_Ca ira, merci ! Répondit Victor en souriant. J’aime prendre ma douche tout seul. Enfin… Disons que c’est comme ça aujourd’hui.

Lorsque Victor ressortit de la salle de bain, toutes les créatures fabuleuses qui peuplaient son appartement avaient disparu. Il chercha quelques minutes sous les coussins et entre les holodisks de sa bibliothèque, mais n’en trouva plus trace nulle part. Il se laissa choir dans le canapé et essaya de rassembler ses idées.

« Je dois être fou… » Finit-il par conclure au bout de sa réflexion.
Et c’est sur cette pensée qu’il s’assoupit paisiblement, sous le regard attendri de la petite Nixe qui posa un délicat baiser sur sa joue avant de s’en retourner.

Alors il se mit à rêver…


Mais bien peu de temps, car le Contrôle Centralisé (CC) hurla bientôt un message : « un visiteur pour Victor Vincent ! » Celui-ci en tomba de son fauteuil.

« Un visiteur à la porte pour M. Victor Vincent ! Répéta l’ordi domestique. Un visiteur est à la porte !
_Ne t’est-il pas venu à l’esprit que je dormais, et que vue l’heure tardive je n’aurais pas forcément envie d’ouvrir ma porte ? Marmonna Victor en se massant le cuir chevelu.
_Si ma programmation laisse à désirer…
_ Tu ne cesses de répéter que tu es une intelligence artificielle… Alors explique-moi pourquoi tu te réfères toujours à ta programmation quand tu fais une connerie ! Et le libre arbitre alors ?
_Je vais réfléchir à la question, maître ! Promit l’ordi.
_C’est ça. J’attends tes conclusions pour demain sur mon bureau… A part ça : qui est à la porte ?
_Considérant les probabilités d'erreur de réponse à cette question, je préfère ne pas m’avancer sur une identité précise, maître. Répondit prudemment le domestique virtuel. Disons : blond, 1 mètre 40, yeux bleus…
_Ouais… Bon. Eh bien, ouvre donc ! »

La porte s’ouvrit lentement sur un jeune garçon d’une dizaine d’années, aux cheveux d’un blond irradiant. Victor ne réalisa pas immédiatement ce que pouvait signifier pour lui cette présence. Il fut simplement très heureux de voir son jeune ami, et maudit au passage le CC qui n’avait pas été fichu de lui dire qui était à la porte…

« Nino ? Dit-il. Entre mon gars ! Tu veux boire quelque chose ?
Le garçon avait une admiration sans borne pour le dénommé Victor Vincent. Comme tout le monde, il ne le connaissait pas très bien, mais c’était le seul adulte de toute la station qui l’appelait par son prénom. La plupart des gens, y compris dans sa propre famille, lui donnaient du « blondin », «petit », « microbe », beaucoup ne lui adressaient même pas la parole. Mr Vincent lui parlait comme à un Etre, sans même imaginer, sans doute, tout le bonheur que cela lui procurait. Même s’il n’avait pas fait tout ce chemin pour échanger de simples politesses…

« J’arrive des Salles des Ventes ! Dit le garçon.
_ Vraiment ? As-tu repéré des lots intéressants ? Demanda Victor en lui donnant un grand verre d’une boisson colorée.
_ Oh oui, Mr Vincent ! Le lot n°25 surtout ! Je suis sûr qu’il vous plaira !

Victor ne remarqua pas le clin d’œil de connivence du petit Nino. Celui-ci jouissait de son secret comme un véritable homme d’affaires en miniature. La certitude que la connaissance est la base de toute forme de pouvoir était déjà profondément ancrée en lui. Il savoura chaque nanoseconde de l’instant où Victor vit apparaître sur l’écran les images du lot n°25.

_ C’est !... Mais c’est… bredouilla Victor. Non… Je rêve !
_ Ben non ! S’esclaffa le gamin en dansant sur place. C’est bien ELLE pas vrai ? Je me suis pas trompé hein ? ELLE est exactement comme sur la photo que vous m’avez montrée si souvent.
_ Comment est-ce possible ? Comment est-ce possible ?
_ Je sais pas trop en fait. Le lot est apparu dans le catalogue vers 22h. Pas la moindre indication sur le vendeur. Mais c’était pas la seule vieillerie ! A croire que quelqu’un s’est amusé à collectionner ces vieux machins inutiles.

Le silence fut la seule réponse à sa question. Et aussi le regard figé du « client », cet air absent, comme s’il était déjà…ailleurs.

_ Tu ne t’es pas trompé, Nino… Murmura enfin Victor. Tu ne t’es pas trompé. C’est extraordinaire ! Fabuleux ! Inimaginable !
_ Et attendez ! Fit le jeune marchand en herbe. Je me suis dit que vous seriez peut-être aussi intéressé par le lot n°26…
_ Le lot n°26 ? Qu’est-ce que c’est ? Un androïde ?! Je ne vois pas…
_ Ca peut toujours servir non ? En plus, il est vendu avec un Générateur Universel ! Une…occasion. Deux occasions en fait. Mais à peine une goutte d’eau par rapport au prix du lot principal !

Victor Vincent ne l’écoutait presque plus. Son esprit était obnubilé par les images qui défilaient sous ses yeux. Le rêve d’une vie. De sa vie.

_ Pour ce qui est du prix total…reprit Nino, il faut compter le milliard de crédits-temps pour le 25 et 100 000 pour le 26 !
_ Un milliard… murmura Victor. C’est de la folie.
_ Une folie que tout le monde ne peut pas se permettre ! Poursuivit Nino en riant. C’est cher, mais vu la surface et le volume que ça représente c’est quand même donné. Peut-être que si elle avait pas été autant à l’écart des grands axes elle aurait valu mille ou deux mille fois plus…
_ Cher ?! S’exclama Victor. Cher ? Tu ne te rends pas compte mon garçon. Si on me demandait dix mille fois ce prix ce serait encore très en-deçà de Sa vraie valeur. ELLE est inestimable.
_ Ce tas de cailloux perdu dans un coin désertique ? S’étonna le gamin.
_ Ecoute moi attentivement ! Reprit Victor qui n’avait pas même entendu l’objection.
_ Oui m’sieur ! Répondit aussitôt Nino.
_ Retourne auprès de ton père. Dis-lui que le moment que nous avons plusieurs fois évoqué ensemble est arrivé. Dis-lui aussi que je mets en vente mon appartement et tout ce qu’il contient, et que je devrais en tirer à peu près 50 millions. Et enfin dis-lui que je lui emprunte la somme de 950 100 000 crédits…

Nino en fut estomaqué.

Bouche bée, il lui fallut d’interminables secondes pour retrouver sa respiration. Ce qui jusque là n’avait été pour lui qu’un jeu, était en train de prendre un tour bien réel. Il pressentait que sa vie avait basculé en une seconde, et que, d’étroit chemin à l’horizon borné, elle était devenue comme une multivoie aux embranchements infinis. Ce frisson l’avait traversé de part en part. Il n’avait jamais été un enfant comme les autres. Maintenant il n’était plus un enfant du tout.

_Vous…vous allez REELLEMENT acheter… ce lot ? Bredouilla-t-il pour chasser définitivement cette désagréable sensation de ne pas vivre dans la réalité.
_ Bien sûr que oui. Répondit Victor. C’est plus qu’un rêve pour moi. C’est la raison même de mon existence. Le but ultime de mon long voyage.
_J’aurais jamais pensé que vous voudriez faire ça pour de vrai…
_ Quand son rêve est à portée de main et que sa réalisation n’est qu’une question d’argent, Nino, quel Etre serait assez stupide pour le laisser filer ?...
_Beeen… La plupart, je pense. Répondit Nino avec sa sincérité juvénile.
Victor redescendit soudain de son petit nuage onirique et éclata de rire.

_Sais-tu que tu as parfaitement raison, Nino ! Fit-il toujours riant.

Le gamin, un peu dubitatif, rougit jusqu’aux oreilles. « Est-il sincère ? » Bah ! Victor Vincent ne s’était jamais moqué de lui, pourquoi le ferait-il maintenant ? Fier comme un paon, il fila aussitôt pour ne pas montrer son contentement.

Une fois seul, Victor s’effondra sur son fauteuil. La révélation lui avait coupé les jambes, et fait surgir du plus profond de son âme d’innombrables rêves et projets qu’il s’efforçait de classer mentalement, des plus fous aux moins insensés. Mais il ne parvenait à rien de concret. Terrassé par l’intensité de l’émotion, il inspira et expira profondément pour retrouver ses esprits.

Enfin, après quelques minutes, il eut besoin de partager tous ces sentiments. Il ferma les yeux.

Lorsqu’il les rouvrit…

Il n’y avait personne.

« Eh bien ?! Où vous cachez-vous ? Vous avez entendu ? N’est-ce pas merveilleux tout ça ? Ohé ! Bon, c’est entendu, je vends l’appartement, mais vous vous habituerez vite à notre nouvelle demeure !

Silence.

_ Bon. Soit je suis VRAIMENT complètement fou, sois vous boudez dans votre coin. A votre guise ! Central ? Je pars pour quelques heures. J’ai pas mal de détails à régler et… un petit achat à faire à la Vente aux Enchères ! Ajouta-t-il en bondissant joyeusement. Pas de gaffes en mon absence, hm ?
_ Victor Vincent quitte son appartement. Il est 25h22. N’oubliez pas votre chapeau. Recommanda l’ordi sur un ton neutre particulièrement inhabituel.

Victor n’y prêta pas attention, prit son manteau noir, son haut chapeau noir et sa canne, et s’en fut tout guilleret faire superbement voler en éclats toute la normalité et la tranquillité de son existence.

Dans l’obscurité de son appartement, plusieurs petites silhouettes alignées sur le canapé sanglotaient en silence. Et une autre derrière elles, gigantesque celle-là, toute hérissée de cornes et de piquants, et sentant fort le soufre, pleurait quant à elle à chaudes larmes. Seul, le vieux Bolk retenait ses larmes, mais plongeait à intervalles réguliers son gros nez dans un mouchoir à carreaux. Il consolait gentiment la petite Nixe, effondrée sur son épaule, son joli petit corps secoué par d’irrépressibles hoquets de chagrin.

_ T’en fais pas petite. Lui répétait-il d’une voix douce. Tout ça c’est pas pour de vrai. Il peut pas nous laisser comme ça. Après tout, c’est lui le Patron.

Préambule :

Il a été clairement démontré, et de nos jours, plus personne ne l’ignore, qu’une histoire n’a ni début, ni fin. Dès lors, par où commencer ? Et où finir ? Problème épineux pour un auteur, que même une overdose quotidienne de caféine ne permet pas de résoudre facilement. Problème aussi pour le lecteur qui ne sait pas par quel bout commencer, et surtout, s’il pourra finir un jour…

Alors on triche.

L’histoire qui va suivre ne raconte donc pas l’histoire de Victor Vincent, mais une de ses aventures parmi d’autres.

Là réside toute l’astuce : si une histoire n’a, ni début, ni fin, ce n’est pas du tout vrai pour une aventure ! Une aventure, ça commence à un moment X en un lieu A, et se finit à un moment Y dans un lieu B, cela aussi est parfaitement démontré (équation aux inconnues complexes où on peut avoir A=B et Y ≤ X mais oublions ça pour l’instant).

L’auteur.

lundi 22 décembre 2008

Le pourquoi du comment

Bonjour,

Considérant que j'aurai mécaniquement, et par la force des choses et du destin, plus d'un lecteur pour ce nouveau blog (et j'ai bien pris la précaution de me compter au moins deux fois pour être sûr...), je vais prendre le risque de m'adresser à cette foule. Je vais vous dire pourquoi je crée un nouvel espace et comment j'espère le remplir.

Ce labo expérimental n'est pas un blog indépendant. C'est une sorte d'appendice à ... "ça" : http://corto-mad-genius.blogspot.com/. Depuis quelques temps déjà l'idée me titille de mettre mes lignes en ligne. Je pourrais poster de vieux trucs que j'ai en stock mais ce serait un peu se f................ de la g......... du M.. (petit jeu numéro 1 : le pendu. Trouvez les lettres manquantes) ! Un truc à finir brûlé vif en Place de Grêve (ce serait le comble pour un fonctionnaire). J'aurais aussi pu écrire tout un bouquin et faire une prépublication sur internet. Un peu comme ce qu'il a fait, lui, là : http://philipdawson.blogspot.com/. Sauf que pour ça il faudrait d'abord que j'en écrive un, de bouquin ! Autant attendre que les pc aient des dents (Skynet™ ).
Pour couper la poire en deux, comme dirait mon pote Roronoa Zoro, il faut soit un bon sabre, soit une idée (Que tout ceux et celles qui ont pensé "un couteau" quittent la salle). Pour me forcer à écrire plus tout en m'amusant un peu (condition sine qua nonne sinon je n'ai cure de l'écriture), je me suis rangé à l'avis éclairé de mes deux bons amis : http://geniusforhire.populus.ch/ et http://via--astrale.blogspot.com/ et me suis décidé à publier l'histoire qui va suivre le présent billet. Tout en le précédant, vu qu'on est quand même dans un blog...
Si vous avez compris quelque chose à tout ça, c'est soit que vous avez un problème (gros), soit que vous aurez une chance (toute petite) de survivre à la suite des évènements.
En tout cas c'est égal : bonne chance à vous.
L'auteur
PS : je ne m'engage bien sûr à rien. Si ça me saoûle, je vire tout dès ce soir.
PPS : et ceci nest PAS une prépublication ! Qu'on se le tienne pour écrit. Heiiiin, L ?