La porte de la cabine s’ouvrit à l’étage demandé, dans le corridor, à quelques pas du numéro 45. Nino dormait toujours et ressemblait ainsi plus à un enfant que lorsqu’il courait à droite et à gauche dans la station à la recherche de bonnes affaires.
Chapeau, gants et canne à la main, Victor sortit de la vaste capsule translucide.
« Ramène-le chez lui : Secteur Indépendant, c’est là que se trouve toute sa « famille ». Quelqu’un viendra sûrement le chercher et te paiera la course, moi je n’ai plus un sou pour ça. »
L’ascenseur disparut en silence dans la paroi qui reprit son apparence habituelle de mur normal.
Quelqu’un attendait devant la porte de l'appartement : une silhouette humanoïde entièrement recouverte d’un drap bleu. Victor, intrigué, leva et jeta un bref coup d'œil sous le voile.
Quelqu’un attendait devant la porte de l'appartement : une silhouette humanoïde entièrement recouverte d’un drap bleu. Victor, intrigué, leva et jeta un bref coup d'œil sous le voile.
Une statue ? Non.
Un androïde désactivé. Une réplique d’Etre au mécanisme en sommeil. Le corps était visiblement athlétique, de haute taille et musculeux, des traits fins et réguliers. La finition était irréprochable jusque dans les petites imperfections du visage qui rompaient une trop parfaite symétrie.
C'était d'évidence un très beau modèle, mais pourquoi était-il là ? Qui avait déposé cette chose devant sa porte ?
« Ah mais…Oui bien sûr : le lot n°26 ! Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de ça, moi ? Foutu gamin qui m’a fait acheter n’importe quoi, maugréa Victor.
Il s’immisça du mieux qu’il put entre l’androïde immobile et la porte.
« Je suis rentré… finit-il par souffler. Ou plutôt coincé…devrais-je dire…
_ Victor Vincent est de retour à son domicile fit la voix étrangement impersonnelle de l’ordi domestique.
La porte s’ouvrit, sans aucun autre commentaire, sans les plates excuses habituelles, sans jeu de mots ridicule, sans récriminations sur la longueur des journées de travail. Victor était pourtant trop occupé à essayer de déplacer la masse inerte de sa dernière acquisition pour se rendre compte que quelque chose clochait dans son petit univers.
_ Que ce truc est louuuurd !! Ils sont fait en quoi ces engins ?! Et pas moyen de le mettre en marche bien entendu…
De mètre en mètre Victor parvint à le faire glisser à l’intérieur de son appartement. Epuisé, en nage, il s’écroula au sol et s’assit pour reprendre son souffle. Ce n’est qu’à ce moment qu’il remarqua un petit objet ovale coincé dans la grande main roide de l’appareil.
_ Nom d’un schmorgle...le mode d’emploi !
Après avoir patiemment desserré un par un les doigts de l’androïde, une petite manipulation de l’œuf cristallin lui permit de faire apparaître l’holo d’une charmante jeune fille brune.
A la fois saisi par la soudaine apparition, mais pas vraiment surpris, Victor laissa rouler l'objet sur la moquette.
C'était encore et toujours elle…La fille brune qu'il voyait à chaque fois. Elle qui avait remplacé tous les autres holos, ces messages préprogrammés, publicitaire ou informatifs, qui prenaient normalement des apparences personnalisées, adaptées au nanomètre aux désirs conscients ou inconscients de leur cible, et auxquels personne n’échappait, dans la rue, au travail ou chez soi.
Pour la énième fois, Victor demeura subjugué, incapable de faire autre chose que de la contempler pendant des secondes entières.
Ce phénomène avait commencé six mois plus tôt, inexplicablement, alors qu’il prenait un verre au Blue Lagoon avec Lucie. La serveuse virtuelle, que son subconscient lui présentait le plus souvent comme une jeune femme souriante et sexy, avait pris ce jour là les traits de cette beauté brune et froide, à la taille menue et aux yeux d’un vert insondable. Il n’avait pu en détacher son regard, ni articuler le moindre mot pendant un long moment. Lucie lui avait bien sûr fait une scène terrible car il avait eu l'air parfaitement idiot.
D'un certaine façon, une telle bizarrerie n'aurait pas du l'affecter autant car sa vie était emplie de manifestations étranges qui envahissaient son quotidien, son salon, sa salle de bain et même sa chambre. Cette jeune fille aurait donc pu etre une création parmi toutes les autres mais Victor savait qu'il n'en était rien : elle apparaissait uniquement sous la forme d’un holo, sans consistance physique, elle ne lui parlait jamais d’autre chose que du message pour lequel elle était programmée, et surtout, alors que les autres créatures étaient toutes nées de son imagination, cette beauté brune lui était totalement inconnue.
Au début, Victor avait consulté de grands spécialistes pour comprendre ce qui lui arrivait. Mais les medico n’avaient rien décelé d’anormal dans aucun des recoins de sa psyché. S’il voyait bien un Etre (dont, curieusement, aucun instrument ne semblait en mesure de capter l’image), celui-ci ne se trouvait ni dans ses souvenirs ni dans les tréfonds de son inconscient.
De par ses fonctions de créateur, Victor avait toujours été considéré comme un être à part, ne répondant pas à tous les critères de la normalité, ce qui lui avait valu un isolement relatif, largement compensé par son statut d’agent officiel du gouvernement et l’aisance qui en découlait. Cette nouvelle...anormalité lui coûta tout ce qui lui restait de crédibilité et provoqua de nouvelles vagues de protestations de sa fiancée.
Par la suite, la situation était allée en empirant. Les messages subliminaux, quel que soit leur contenu, des plus sages aux plus osés, lui étaient tous débités par la meme jeune fille, de sa voix monocorde et sans passion, toujours vêtue de sa longue robe grise : publicités pour des dentifrices, pour des sous-vêtements masculins ou pour un restaurant exotique, livreurs virtuels ou annonces des clubs branchés.
Et à présent, mode d'emploi pour androïde antédiluvien...
Abandonnant l’idée d’un recours à la science, il avait alors tenté de trouver des réponses par lui-même : quitte à détériorer encore un peu plus son image, si la chose était possible, il lui parlait, lui parlait et lui parlait encore. En espérant quoi ? Il ne le savait pas exactement. Mais à raison d’une vingtaine de monologue par jour depuis six mois, chez lui, au bureau ou en public, les notions d’espoir et de patience avaient pris des dimensions nouvelles dans son esprit.
Et voilà qu’alors qu’il s’apprêtait à tout quitter pour entreprendre le plus fabuleux voyage de son existence ; alors qu’il n’avait plus pensé à elle depuis plus de vingt-quatre heures, elle était apparue à nouveau. Et il recommençait à lui parler.
_ Encore toi…Tu ne me diras pas pourquoi c'est toujours toi que je vois, n'est-ce pas ? Tu as fait quelque chose à tes cheveux ? Je leur trouve une luminosité particulière aujourd’hui...C'est très beau.
_ Bonjour. Je suis le mode d’emploi universel, dit la jeune fille en guise de réponse.
Pour le démarrage de votre tout nouvel androïde (de modèle archaïque), passez une main, n’importe laquelle, derrière la nuque de l’appareil…
_ Lui caresser la nuque ? Et puis quoi encore ?
_ Positionnez la paume de la main à quelques centimètres de la peau et cela suffira. L’appareil sera configuré, après la première utilisation, pour ne fonctionner qu’à partir de vos données biométriques personnelles.
Victor soupira, reporta son attention sur l’androïde, et fit ce qu’elle lui demandait. Un blip aigu lui indiqua que l'androïde était encore en état de marche. Aussitôt, le simulacre d’existence reprit son cours : les poumons s’emplirent d’air, du sang circula dans les veines, donnant une belle couleur rosée aux membres d’une pâleur cadavérique, et engrenant la pompe cardiaque.
Un frémissement parcourut l’androïde des orteils à la pointe des cheveux. Il ouvrit les yeux et battit des paupières, comme s’il se réveillait d’un très long sommeil. Il grimaça : sa respiration, ses muscles engourdis, tout était douloureux, angoissant. Moins pénible toutefois que cette impression de désorientation spatiale, temporelle et psychologique qui lui donnait mal au cœur.
Soudain, quelques bribes de souvenirs ayant refait surface, il se mit aussitot à hurler en se jetant à plat ventre derrière le canapé :
« Pas le rouuuuuuge ! Tout va sauteeer !
_ Il a l’air de fonctionner correctement…murmura Victor qui avait observé toute la scène d’un œil goguenard, mais il a un comportement pour le moins curieux. Et ça ne me dit toujours pas ce que je vais en faire.
_Cet androïde (d'un modèle archaïque) sera pour vous un inappréciable soutien dans tous les aspects de la vie quotidienne, reprit le mode d’emploi aux yeux de jade : conversation dans toutes les langues connues, connaissances approfondies dans toutes les matières universitaires, il sait changer une ampoule, vous accompagner en soirée ou garder vos enfants. Grâce à une configuration spécifique il pourra aussi se révéler pour vous un partenaire sexuel des plus agréables…
_ Chouette… bougonnaVictor. Autre chose ?
L’Etre artificiel était en train de réaliser petit à petit que son réflexe de survie n’avait plus lieu d’être : si le BetaComplexe, qu’il avait eu l’impression de quitter le temps d’un papillonnement de cils (© L), existait encore quelque part, c’était dans un autre espace-temps. La transition, ou plutôt l'absence de transition, était pour le moins brutale.
_Où sont passés John et Aer...murmura-t-il, les yeux dans le vague.
_ Aucune idée, fit Victor en l'interrompant. Je viens de vous réactiver.
_ J’avais donc été désactivé ?…
_ C’est une conclusion qui ne manque pas de logique, en effet. C’est un bon point. Vos capacités déductives ne m’intéressent cependant que modérément (les miennes me suffisent). En revanche, je pourrais trouver un intérêt aux données qui se trouvent dans vos cellules mémorielles externes. Le catalogue des ventes disait que vous aviez été créé il y a plusieurs siècles...d’après des modèles humains.
_ Aucune idée, fit Victor en l'interrompant. Je viens de vous réactiver.
_ J’avais donc été désactivé ?…
_ C’est une conclusion qui ne manque pas de logique, en effet. C’est un bon point. Vos capacités déductives ne m’intéressent cependant que modérément (les miennes me suffisent). En revanche, je pourrais trouver un intérêt aux données qui se trouvent dans vos cellules mémorielles externes. Le catalogue des ventes disait que vous aviez été créé il y a plusieurs siècles...d’après des modèles humains.
A ces mots, quelque chose dans la mémoire synthétique se mit en branle et l’androïde commença à réciter, mécaniquement et d'une voix claire, des mots qu’on lui avait inculqués bien longtemps auparavant, et dont le sens lui échappait visiblement :
_Je m’appelle Harvey. J’ai été conçu et fabriqué sur Terre, par des humains, à leur parfaite ressemblance…
_ Excellent !! s’exclama Victor.
Le mode d'emploi poursuivit imperturbablement son explication :
_ Si vous souhaitez bénéficier des performances optimales de cet outil, vous pouvez sélectionner dans le menu la fonction « réinitialisation »…
_ Ce ne sera pas nécessaire, sa mémoire est la seule chose qui m’intéresse, répondit Victor.
_ J’aimerais bien sav…commença Harvey juste au moment où Victor le déconnectait.
_ Je crois que je vais le garder, dit ce dernier tout content, en se frottant les mains. Après tout, j’aurai sûrement besoin d’un peu de compagnie…là-bas.
Victor désactiva le petit œuf translucide, la jeune fille disparut, et il plaça l’objet dans la poche de son manteau. Il s’attela ensuite aux véritables préparatifs du départ.
Il avait vendu son appartement pour une somme astronomique ; l’équivalent de dizaines d’années d’existence standard. Cela ne représentait pourtant que la moitié de sa valeur sur le marché, car il avait dû accepter la première offre qui se présentait et n’avait rien négocié. Avec cette fortune, il avait payé auprès d’un transporteur indépendant, le prix d’un voyage discret pour lui et ses bagages, et le module de colonisation qu’il utiliserait une fois arrivé à destination.
Dans une grande malle il déposa du linge de rechange, quelques ordis de poche et un Générateur Universel passablement démodé qu’il avait récupéré lors de précédentes enchères. Un équipement bon marché qui lui rendrait certainement de nombreux services. Il fit emballer son androïde et un porteur emmena le tout à la gare.
De son ancienne vie, il ne conservait presque rien : les meubles, les objets d’art, les souvenirs de sa liaison avec Lucy, tout était vendu, et celui lui convenait à merveille.
Pourtant, à présent qu'il attendait, épuisé mais paisiblement calé dans son fauteuil, le nouveau maître des lieux, il réalisa que tout s’était passé si vite (moins d’une journée), qu’il avait complètement négligé l’aspect le moins matériel de son existence passée.
Victor ferma les yeux quelques instants puis les rouvrit.
Il s’était attendu à avoir tout autour de lui ce monde extravagant qui n’existait nulle part ailleurs, son petit peuple à lui1.
Qu'ils aient été petits, moyens ou grands, affolants de beauté ou laids à faire peur, mignons ou cauchemardesques, râleurs ou angéliques, cornus ou chauves comme le poing, Victor réalisa à ce moment qu'aucun de ses « colocataires » ne s’était plus manifesté depuis son retour de la Salle des Ventes.
Alors, une vive angoisse l’étreint et lui donna la nausée. Toute la joie, l'excitation à la perspective du départ, s’évanouirent brusquement et il céda à une irrépressible panique : son existence avait connu des hauts et des bas, bien entendu, mais de là à tout plaquer, comme ça, sur un coup de tête… C’était un très vieux rêve qu’il réalisait, peut-être même son seul vrai rêve, mais sa vie actuelle c’était déjà comme réaliser des rêves : des rêves qui prenaient forme et vie et se matérialisaient comme par magie.
Du moins l'avait-il cru jusque là.
Bien des fois il s'était lui-même diagnostiqué au dernier degré de la folie, mais tout son univers était si « réel » qu'il finissait toujours par se reprendre et considérer que si folie il y avait, elle était à l'extérieur... Maintenant qu'il quittait tout pour aller vers cet extérieur, ce qui avait constitué la meilleure part de sa vie passée semblait n'avoir été que ce qu'on lui en avait toujours dit : de vulgaires mirages.
Le tintement de la sonnette le tira douloureusement de ses pensées. Un individu qu’il ne connaissait pas entra et se présenta comme l’acheteur… L’anxiété monta encore d’un cran : il pouvait tout arrêter maintenant, ou bien sauter dans le vide.
L’homme en question avait déjà effectué une visite virtuelle de l’appartement, mais le découvrir « en vrai » lui fit pousser des exclamations d’intense satisfaction.
Victor réfléchissait toujours en silence et il se mit à transpirer abondamment. Tout vendre, et pour presque rien, moins qu’une misère, n’était-ce pas la plus grande, la plus irréparable des folies ?
Et puis, l’homme posa une question anodine qui l’obligea à retrouver un peu son calme.
« Quel élément de décoration murale ? Demanda Victor, qui n'avait rien écouté du discours enflammé de son hôte.
_Celui-là…
Balayant distraitement le salon du regard son attention se porta sur l’objet qu’on lui désignait du doigt, et un large sourit éclaira à nouveau son visage. Il bondit par-dessus le canapé et examina l’objet semi-circulaire de 10 cm de diamètre, dont la présence pour le moins incongrue à cet endroit du mur avait soulevé l’interrogation du nouveau propriétaire.
« Ca alors…C’est là depuis tellement longtemps que je n’y faisais même plus attention, murmura Victor.
_ Qu’est-ce que c’est ? demanda l’autre.
_ L’holodisk de mes vacances, il y a cinq ans, avec Lucie, répondit Victor.
_ Et vous l’avez planté dans le mur ?! Ca a dû vous demander un sacré travail ! Et puis c’est tout de même une curieuse façon de se servir d’un holodisk.
_ Je suis d'accord, fit Victor en riant, mais je n’y suis pour rien : ça s’est fait par accident, au cours d’une dispute…
_ C’est votre fiancée qui a fait ça ??!!
_ Lucie ? Je suis sûr qu’elle pourrait, si elle le voulait, mais non, ce n’est pas elle. C’est un démon Askoth qui a débarqué un après-midi et qui a commencé à se bagarrer avec tout le monde.
_ Aaah oui...? Voilà qui est curieux...
_ Je l'avais imaginé le matin-même au bureau, distraitement, sans penser aux conséquences. Tout le monde a dû s’y mettre pour le maîtriser mais ils ont fini par le ligoter. Dans la bagarre il a pris l’holodisk et la lancé comme un frisbee sur le Vieux Bolk. Heureusement, il l’a manqué et le disk s’est planté dans le mur comme un couteau dans une motte de beurre. Mais c’est vieux tout ça et maintenant ils sont tous bons amis.
_ Heu… gémit l’autre.
_ Rassurez-vous, l’appartement est entièrement à vous et pas du tout aussi hanté qu’on pourrait le croire ! ajouta Victor, toujours souriant.
_ Ah…
_ Et pour le prix…
_ C’est vrai ! s’exclama l’homme en retrouvant lui aussi le sourire.
Victor prit son manteau, son chapeau et ses gants, sans plus rien ajouter. Il n'était pas fou, et il ne lui restait plus qu’a franchir le seuil de son appartement pour tout laisser derrière lui et changer de vie.
1« peuple caché » était cependant une appellation plus judicieuse, car personne n’aurait eu l’idée de qualifier un démon Askoth de « petit »
